Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 23.djvu/826

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malheureux qu’elle veut sauver. Un pauvre ouvrier de la campagne a découvert un trésor, et ce trésor est bien à lui, car celui qui l’a déposé dans la cachette a écrit sur l’enveloppe : Je donne cet argent au premier qui le trouvera. Maudit trésor! le vice et la misère vont entrer avec lui dans la maison de l’ouvrier. Notre homme veut profiter aussitôt de sa bonne aubaine. Adieu le travail! adieu l’existence honnête et régulière! En vain sa femme essaie-t-elle de le mettre en garde contre l’ivresse que lui a donnée la vue des pièces d’or; les conseils les plus tendres ne font qu’irriter ses convoitises. Il s’habille de neuf et court à la ville. Il faut le suivre alors dans les magasins et les cafés. Ses gaucheries, ses mésaventures, le ridicule dont il se couvre, tout cela est raconté par l’auteur avec une gaieté impitoyable. Quel sens moral dans ces facéties! Chaque fois que M. Roumanille lit ce poème dans des réunions populaires, l’assemblée rit aux larmes. L’oiseau est bientôt plumé, comme on pense, et le ridicule citadin revient dans sa cabane, non pas Gros-Jean comme devant, mais plus misérable que jamais, car il a perdu son vrai trésor, le goût du travail et de la vertu. Heureusement, tandis que notre homme dépensait ainsi la part du diable, la femme avait fait la part de Dieu. Prévoyant la misère prochaine, elle avait distrait du trésor une petite somme, et c’est elle qui va rendre à son mari ses sentimens et sa vie d’autrefois. Cette morale n’est pas nouvelle, c’est l’histoire du savetier et du financier, du vieillard et de ses enfans; mais ces antiques lieux-communs doivent être rajeunis de siècle en siècle, la vraie poésie vivra éternellement sur ce fonds éternel. La Fontaine donnait une forme impérissable à des leçons vieilles comme le monde; M. Roumanille les approprie à son public et les rend siennes par l’originalité des détails.

Un des plus heureux épisodes dans cette renaissance de la poésie provençale, c’est la publication du recueil de noëls faite en 1856. Il y avait au XVIIe siècle un prêtre du Comtat, poète et musicien, qui passa toute sa vie à chanter des noëls. Il en composait à la fois les paroles et la musique. Quand il en avait terminé un, il en faisait un autre. Chaque année, au mois de décembre, de nouveaux noëls s’échappaient de sa retraite, comme une volée d’oiseaux. Chanter la venue du Christ, c’était l’occupation unique de cet excellent homme, et comme il était organiste d’une église d’Avignon, il popularisait lui-même ses chants en accompagnant la foule pieuse qui les entonnait à pleine voix. Ce ne sont pas des œuvres artificielles que ces noëls de Saboly; avec son imagination naïve, il apercevait les murs de Bethléem, il voyait l’étable, la crèche, le bœuf et l’âne, et c’est le plus sincèrement du monde qu’il partait pour adorer l’enfant-Dieu, appelant tous les gens du pays, pâtres et filles des champs.