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nouvelles historiques, deux romans en vers. L’auteur a transporté hardiment dans la poésie tous les procédés du roman : la description minutieuse et visant avant tout à la ressemblance exacte, la multiplicité des personnages et des incidens, la peinture analytique des caractères, l’emploi du dialogue familier. La légende s’y mêle à l’histoire, et l’allégorie s’y enroule autour du fait brutal, surtout dans Eviradnus. Dans ces deux poèmes, l’auteur ne raconte pas à la façon d’un historien désintéressé, comme il l’a fait dans le Mariage de Roland et Aymerillot ; il raconte comme le romancier, à la façon d’un moraliste et d’un critique. C’est encore dans ces deux poèmes qu’apparaît surtout ce mélange du style lyrique et du style dramatique de l’auteur que nous avons déjà signalé. Les discours d’Eviradnus aux deux rois et le discours d’Onfroy à Ratbert rappellent le ton et l’accent des discours de Ruy Gomez et de Saint-Vallier; les lamentations du marquis Fabrice sur le corps d’Isora rappellent les invectives de Triboulet devant le cadavre de Blanche. Cette invasion du style dramatique n’est pas toujours du reste d’un heureux effet, et paraît quelquefois choquante. Les héros épiques, personnages nobles de leur nature, s’expriment généralement avec plus de calme et de sobriété, ils ne consentent pas à s’abandonner au désespoir des vulgaires mortels; jamais un vieillard de quatre-vingts ans, qui a passé sa vie dans les camps et vu le danger en face, comme le marquis Fabrice, ne donnera à son désespoir l’accent criard d’une femme hystérique. Les lamentations beaucoup trop prolongées du marquis Fabrice sont d’un goût douteux et d’une violence toute populaire qui s’accorde mal avec son caractère de gentilhomme et la dignité que l’auteur lui attribue. Là où ce mélange du style dramatique et du style lyrique est bien à sa place et produit le plus heureux effet, c’est dans le Petit Roi de Galice. Ce style mixte rend à merveille la fierté pompeuse et l’emphase noble des chevaliers espagnols; il donne des ailes à leurs invectives, à leurs apostrophes, et fait résonner leurs provocations comme le clairon du héraut qui annonce que la lice est ouverte.

Mais la perle du recueil, le poème sans égal, c’est Aymerillot. M. Hugo a eu bien souvent dans sa vie de grandes inspirations, mais jamais il n’en a rencontré de comparable à celle d’Aymerillot. Dans ce poème, la simplicité s’unit à la grandeur. Les personnages parlent comme à travers un porte-voix, mais de ces bouches tonnantes il ne sort que des paroles familières. Comme cet empereur Charlemagne est à la fois débonnaire et formidable! Ce poème est vraiment digne de la grande épopée carlovingienne, c’est une vraie fanfare de la trompette héroïque. L’empereur Charles revient triste de sa campagne de Roncevaux ; il pleure Roland et son armée en déroute. Tout à coup, dans le lointain, il aperçoit les tours de Nar-