Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/436

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vénération ; mais au jour de la grande fête elle recouvre soudain pour vingt-quatre heures le pouvoir miraculeux de l’ancienne. Une foule tumultueuse, composée surtout de femmes et d’enfans, envahit l’église dès le matin pour faire la toilette de la Vierge et lui tresser des guirlandes de fleurs ; quand elle est revêtue de tous ses atours,.on l’emporte en triomphe, et la procession se forme ; les principaux personnages bibliques y figurent : Jésus-Christ avec une barbe postiche et des morceaux de clinquant autour de la tête, Lazare couvert d’une lèpre trop réelle, Judas, mannequin vêtu à la dernière mode, Simon de Cyrène ployant sous le faix de la croix et s’enivrant d’eau-de-vie, sans se préoccuper des probabilités historiques, puis des anges et surtout des diables sans nombre qui réjouissent le public par leurs grimaces et leurs contorsions. Au-dessus du groupe principal, on aperçoit la statue de la Vierge, qui agite ses bras, roule ses yeux dans leurs orbites, remue violemment les lèvres ; arrivée sur le bord de la mer, elle ne manque jamais de jeter dans les flots sa couronne de papier doré. Aussitôt des gamins, complètement nus ou vêtus seulement d’une chemise déchirée, se précipitent dans l’eau pour reconquérir la précieuse couronne ; on la replace sur la tête de la statue, qui s’empresse de la jeter de nouveau dans la mer, aux grands applaudissemens de la foule. C’est là ce qu’on appelle des miracles (milagros), et la fête n’est splendide que si la statue a daigné en faire au moins une centaine. Dès que la Vierge miraculeuse a été replacée dans sa niche, on se presse autour du mannequin qui représente Judas, on le charge de malédictions, on le couvre de boue, on le lacère de coups de sabre, puis on le suspend à un pieu devant la maison du Juif le plus généralement détesté, et on le crible de balles jusqu’à ce qu’il tombe en lambeaux. Le soir, grande réunion sur la place publique, combats de coqs devant les tavernes, danses improvisées dans les rues par les bogas [1] et les peones.

Cet amour des processions mimiques, qui, du reste, diminue graduellement, et ne peut, à Rio-Hacha, se comparer avec celui qui distingue les habitans de Quito et d’autres villes de la Colombie, n’implique nullement une grande foi, et c’est avec une certaine incrédulité railleuse que les Rio-Hachères réclament des miracles. Il leur en faut, parce qu’ils sont dans le programme de la fête : la tradition de la ville les exige ; c’est par eux qu’on se rattache au passé et que la chaîne des temps est renouée. On raconte que, lors de la dernière expédition des pirates contre Rio-Hacha, la foule effrayée accourut sur la plage, portant l’image vénérée de la Vierge,

  1. Marins, bateliers.