Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/527

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Sept-Épées était accoutumé à entendre son parrain parler avec mépris de la ville haute. Loin d’en jouir par les yeux avec orgueil et contentement comme le jeune Gaucher, il la traitait avec une morgue de vieillard, et se vantait de n’y avoir pas mis les pieds sans nécessité trois fois en sa vie. Travailleur austère, cœur dévoué, cerveau étroit, ce vieux ne faisait aucune merci aux parvenus, raillait leur luxe, et, du fond de sa Ville-Noire, blâmait les plus simples jouissances du bien-être comme des vices, comme des attentats à la dignité de la race ouvrière.

Ce ridicule et ce travers avaient pour compensation de véritables vertus civiques appliquées au court horizon du Val-d’Enfer. En dehors de sa gothique paroisse, il ne connaissait personne, et regardait les hommes en pitié ; mais dès qu’il s’agissait de la Ville-Noire, il devenait un héros de bravoure et de jactance, d’orgueil stoïque et d’aveugle dévouement. Jamais sénateur romain ne fut plus fier de son rang et ne considéra davantage comme ilotes et bannis les infortunés qui n’avaient pas droit de cité dans l’enceinte sacrée de la patrie.

Sept-Épées riait en lui-même de cette manie et ne la combattait pas, dans la crainte de l’exaspérer. Il jura à son parrain qu’il n’avait jamais eu la pensée de séduire aucune fille de la Ville-Noire, et Tonine moins que toute autre, ce qui n’était peut-être pas absolument vrai, bien qu’il ne se fût pas trop rendu compte de ses sentimens.

Un peu calmé, Laguerre n’en continua pas moins sa réprimande.

— Vous autres jeunes gens d’aujourd’hui, dit-il, vous ne savez point ce que vous voulez ! Rien ne vous contente, et il me paraît, quant à moi, que le monde nouveau devient fou. Une femme courageuse et honnête ne vous suffit plus, si elle ne vous fait des avances et des coquetteries, et voilà un amoureux qui attend qu’on le prie et qu’on vienne me le demander en mariage ! Tiens, sais-tu ? je te trouve sot, et à la place de Tonine je te dirais tout de suite d’aller promener tes pas et ton feu ailleurs.

— Eh bien ! reprit Sept-Épées sans s’émouvoir des duretés de son père adoptif, voilà ce qu’elle devrait faire si je lui déplais ! Je serais guéri, je n’y penserais plus, tandis qu’en attendant que je me décide, sans s’impatienter et sans me dire : « Vous avez trop tardé et je ne veux plus que vous me parliez, » elle me laisse toujours de l’espérance. Enfin aujourd’hui Lise m’a pressé de prendre un parti, en me donnant à entendre que Tonine avait peut-être reçu quelque autre proposition, et qu’elle voudrait savoir à quoi s’en tenir sur la mienne. Voilà pourquoi je vous consulte, mon parrain : tâchez de me répondre sans vous enflammer.

— Je ne vois pas sur quoi tu me consultes, répondit le vieillard