Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/946

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« Au bord du lac, au milieu des lentilles, un héron était debout, cherchant sa nourriture et faisant son repas. Des oiseaux pêcheurs volaient au-dessus des eaux et rapidement en effleuraient la surface ; on les voyait, déployant leurs grandes ailés, tantôt s’élever dans les airs, tantôt s’abaisser vers les ondes.

« János continua sa route sans se reposer, toujours suivi de son ombre noire et de sa sombre pensée. Le soleil eut beau verser ses splendeurs sur la Puszta, la nuit, la profonde nuit était toujours dans le cœur de Jànos. »


Le peintre de la nature hongroise, celui qui consacrera bientôt tant de pages originales aux steppes de son pays, aux landes de la Theiss et du Danube, se révèle déjà dans ce tableau. Le domaine de Petoefi, c’est la Puszta, l’immense et poétique solitude qu’il a parcourue si souvent emporté au galop de son cheval ; mais ici ce n’est pas la terre de Hongrie, c’est l’imagination hongroise que veut peindre l’auteur du Héros János. Toute cette naïve histoire de village, la fuite du jeune paysan, sa course désolée à travers les landes solitaires, ce n’est que l’introduction du poème. Après l’églogue, voici le récit épique ; après les scènes pastorales, les aventures de guerre et de chevalerie magyare. János rencontre des soldats, et s’enrôle dans leur régiment. Un Magyar sait toujours monter à cheval ; le jeune pâtre est bientôt au premier rang parmi les hussards de Mathias Corvin. Qu’il a bonne mine avec son pantalon rouge, sa veste flottante et son sabre qui brille au soleil ! L’armée des Magyars, où notre héros s’est engagé, est en marche pour une expédition importante ; elle va porter secours au roi des Français, menacé par les Turcs. Long et difficile est le voyage : il faut traverser la Tartarie, le pays des Sarrasins, l’Italie, la Pologne et l’empire des Indes ; après l’empire des Indes, on ne sera pas loin de la France. Excellentes inventions où se peignent bien les rêves du peuple hongrois, les souvenirs confus qui se mêlent à ses idées guerrières, et l’étrange géographie qu’il se formel « Qu’est-ce que le monde, dit M. Kertbény, qu’est-ce que le vaste monde pour le paysan de nos landes ? À la limite de la Puszta, l’inconnu commence pour lui ; le peu qu’il en sait, il le tient de quelque vieil invalide arrivé d’Italie ou d’Autriche, ou bien d’un colporteur juif, et il mêle à ces renseignemens maintes traditions historiques sur les Turcs et les Tartares, telles qu’on les raconte encore le soir dans les cabarets du village. » Le poète s’est mis à la place de ses paysans, il a peint le monde tel qu’il apparaît à ces imaginations naïves, et voilà pourquoi il conduit les Magyars jusqu’en France à travers la Tartarie et le pays des Sarrasins. Ne retrouve-t-on pas ici un souvenir du xve siècle ? Les soldats de Jean Hunyade et de Mathias Corvin ont protégé l’Europe contre l’invasion ottomane ; or, pour les Hongrois du vieux temps comme pour les paysans de la Puszta, l’Europe c’est la France, la