Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 27.djvu/920

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avoir inscrits sur la liste déjà longue de leurs martyrs, ne demandent pas que le bras temporel s’arme pour les venger. Une portion des tribus de Mindanao est absolument semblable aux negritos de Luçon ; mais on compte dans cette île de nombreuses tribus musulmanes, plus rebelles encore que ne le sont les idolâtres à la prédication catholique et plus redoutables pour l’Espagne, qui ne s’est point encore trouvée en mesure de diriger contre elles une attaque en règle. Parti du golfe Persique, l’islamisme s’est répandu à Sumatra, à Java, à Bornéo, dans les îles de la Malaisie, et il a pénétré ainsi, d’archipel en archipel, jusqu’à Mindanao, où il oppose à la conquête espagnole son fanatisme religieux et ses mœurs guerrières. À l’exception du petit établissement de Zamboanga, situé à la pointe sud-ouest, cette île peut être considérée comme indépendante.

Ce sont les Tagals au nord, les Bisagos au sud, qui forment la grande masse de la population indigène. D’après certains auteurs, ils seraient originaires de l’Amérique. Une opinion plus plausible les fait venir de la Malaisie. Il y a entre le Tagal et le Malais un air de famille ; le type du visage et le teint sont à peu près semblables, et un assez grand nombre de mots se retrouvent dans les deux dialectes. Quoi qu’il en soit, et sans nous arrêter à ces discussions d’ethnographie, qui ordinairement n’apprennent rien à personne, nous avons devant nous l’une des races les plus intéressantes et les mieux caractérisées du monde asiatique. Le Tagal n’a rien de l’intelligence et de l’âpreté laborieuse qui distinguent le Chinois, ni de l’orgueilleuse et brutale cruauté qui arme à toute heure le bras du Malais. C’est une race indolente et tranquille, fuyant le travail, inaccessible aux soucis, et en même temps aimant le luxe, ardente aux fêtes et au jeu, musicienne, presque artiste. Toutes les contradictions se heurtent dans cette étrange nature, où domine pourtant un sentiment inné de soumission aux forces et aux volontés extérieures. Le Tagal n’a pas eu un seul moment la pensée de défendre son pays contre l’Européen ni ses dieux contre les moines ; il a, dès le premier jour, tout accepté, de nouveaux maîtres et une religion nouvelle. Il n’est point de sujet plus docile ni de catholique plus fervent. Comment les Espagnols auraient-ils malmené une population qui se livrait de si bonne grâce ? Comment l’inquisition elle-même n’aurait-elle point désarmé devant ces faciles chrétiens ? Le Tagal continue donc à vivre heureux sous le joug le plus doux, le plus humain qui ait jamais été imposé à une nation. Mais quel est l’avenir de cette race ? Il serait intéressant de savoir si, depuis que les Espagnols se sont emparés des Philippines, la population indienne s’est accrue. D’accord avec la nature, d’accord avec l’histoire et avec la morale, l’économie politique enseigne que l’inertie