Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/13

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Son plan général n’avait rien de mystérieux. On pouvait douter que l’exécution en fût si proche, qu’il dût prendre une telle étendue, rencontrer autant de facilité, surtout que les choses fussent à ce point préparées dans les esprits et acceptées aussi généralement des classes supérieures dans la péninsule ; on en pouvait douter, dis-je, et même on pouvait désirer que le temps mûrît davantage une entreprise qui paraissait précipitée, qu’une prudence plus circonspecte limitât le champ, soit de l’émancipation, soit de la conquête. Ces questions ne sont pas de mon sujet, et je conçois tous les doutes, toutes les inquiétudes, les critiques même et jusqu’aux vœux que je ne partage pas. Il suffit ici de rappeler que depuis 1856 il n’a guère été douteux un moment que, l’occasion propice survenant, la pensée de l’expulsion de l’Autriche et d’une concentration d’états italiens aboutissant à l’agrandissement du Piémont ne se déployât en passant du projet à la tentative. En France, encore tout meurtris des coups de l’expérience, nous nous défions de ce qui est audacieux, brusque, novateur, systématique. Nous pouvons n’avoir pas tort ; mais tout le monde n’a pas eu nos revers, et il faut concevoir que d’autres gardent les illusions que nous avons perdues, les espérances que nous avons déposées, l’ambition qui nous a quittés.

D’un autre côté, il était de notoriété générale qu’au sein du gouvernement français régnait une pensée favorable à ce qu’on est convenu de nommer l’émancipation de l’Italie. Bien des circonstances s’étaient réunies pour rendre évident que là était la question qui pouvait le mieux, qui devait le plus sûrement provoquer une résolution d’intervenir en matière de politique étrangère. Cette intervention pouvait être plutôt diplomatique que guerrière, plus défensive qu’agressive ; les événemens pouvaient l’ajourner, la limiter, l’affaiblir, et le droit public, autant que la raison d’état, pouvait la réduire à une simple résistance contre une intervention opposée. Dans quelles bornes, dans quels cas la justice et la prudence avouaient-elles l’action de la France au-delà des Alpes ? Questions graves qu’il serait maintenant oiseux d’agiter et qu’il n’est pas besoin d’avoir résolues théoriquement, comme l’a fait pratiquement le gouvernement français, pour reconnaître les conséquences de la solution qu’il leur a donnée. Il est parfaitement indifférent que nous approuvions ou non ce qu’on a voulu faire, quand c’est fait. Répétons seulement que l’acte ne pouvait être entièrement imprévu. J’admire ceux qui, soit en France, soit en Europe, ont accueilli, avec un étonnement qui dure encore, la parole décisive prononcée le 1er janvier 1859. Ceux qu’elle inquiéta le plus auraient dû s’en étonner le moins.

Quoi qu’il en soit, l’événement a prononcé, et il ne m’en coûte pas de le reconnaître, il a prononcé d’une manière plus favorable que ne le promettaient les conjectures d’une prudence éprouvée.