Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/438

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C’était comme si un pauvre grain de blé, broyé avec des millions d’autres, eût voulu me signaler son individualité en me faisant part de ses souffrances particulières. Il y avait l’amourette obligée, et la noce après l’amourette, — le début dans la vie, — les déceptions, — les enfans qu’elle avait mis au monde, puis enterrés après les avoir nourris ; — la lutte acharnée contre le sort, — le dépouillement graduel ; — la vie perdant peu à peu d’abord les joies d’un luxe bien modeste, puis les comforts presque nécessaires ; — le découragement, — le changement survenu dans le caractère de celui qui était son appui naturel ; — puis la mort arrivant, qui, entre elle et toutes ses espérances ici-bas, tirait comme un grand rideau noir.

« Depuis le jour où elle m’a fait ce récit, je n’ai plus ri de notre hôtesse ; en revanche, il m’est arrivé souvent de pleurer sur elle, non pas de ces grosses larmes que nos gouttières déversent à grand bruit sur le terrain du it voisin, le stillicidium d’un sentiment qui s’affirme et se connaît, mais de ces pleurs qui se glissent muets, par des conduits ignorés, jusqu’à ce qu’ils arrivent aux citernes voisines du cœur, de ces pleurs que nous versons en dedans, sans qu’un seul muscle de notre face ait bougé. — Voilà ceux que m’a souvent arrachés, sans le savoir, notre landlady, lorsque les diablotins de notre infernale table d’hôte fouillaient son âme avec leurs pincettes rougies. »


« — Jeune homme, — je pris la parole, — le pâté dont vous parlez avec tant de légèreté n’est point de date si ancienne. En revanche, la courtoisie envers qui nous sert, plus spécialement envers les personnes du sexe le plus faible, est un devoir dont l’origine remonte loin, et qui mérite d’être conservé. Permettez-moi de vous recommander la règle suivante, toutes les fois que vous aurez à traiter avec une femme, un poète, un artiste ; — elle n’est pas de mise envers un journaliste ou un homme politique ; — je l’ai lue au dos d’un de ces joujoux français où de petites figures de carton se meuvent sous l’action d’un courant de sable fin, et on vous la traduira si vous voulez ; mais voici le texte : Quoiqu’elle soit très solidement montée, il ne faut pas brutaliser la machine… Maintenant passez-moi, si vous voulez bien, une tranche de pâté. »


On connaît maintenant notre autocrate et on voit, nous ne dirons pas à quelle famille d’esprits il appartient, mais de quels auteurs il s’est inspiré. Sterne a écrit d’après Burton, et de Maistre d’après Sterne. M. Oliver Wendell Holmes aspire à doter la littérature américaine d’un humoriste qu’elle pût opposer à ces immortels causeurs. L’ambition est louable ; la tâche était difficile. Nous ne nous chargerions pas, malgré le succès obtenu par l’Autocrate, d’établir qu’il a touché le but et mérité la couronne.

Qui sait du reste s’il ne marchait pas sur une route sans issue ? L’indépendance réelle de la pensée, son originalité vraie, sont-elles compatibles avec certains états de civilisation, et par exemple avec la condition matérielle et morale où se trouve placé de nos jours