Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 28.djvu/687

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ignorent leurs racines. Elle ne respire et ne peut respirer qu’à la surface d’elle-même ; Si elle veut vivre libre et heureuse, il faut qu’elle consente à ne pas s’interroger d’une manière trop pressante et trop fréquente. Elle ignorera l’alchimie souterraine par laquelle sont préparés les sucs qui la nourrissent, elle n’assistera pas au travail laborieux par lequel la nature la conserve et l’entretient ; mais elle jouira de tout naïvement et avec confiance. Elle ne saura pas, mais elle vivra, et elle vivra précisément parce qu’elle ne saura pas. Si elle veut se connaître et se creuser elle-même, aussitôt tout changera. La malfaisante analyse lui apprendra que les poisons transformés par un art subtil et savant entraient dans la composition des sucs qui la nourrissaient, la dépouillera de toute joie et de tout bonheur. Voulez-vous vivre heureux, ne suivez pas les conseils du sombre Hawthorne et vivez à la surface de vous-même ; alors de vos pensées vous n’aurez que la lumière de vos sentimens vous n’aurez que le parfum ; vous ignorerez la tristesse, parce que vous n’aurez jamais parcouru des galeries souterraines de l’âme, et que vous n’aurez jamais connu que la nature morale extérieure, où, comme dans la nature visible, tout est grâce et sourire. Tous les élémens travailleront pour vous, et vous serez semblable à la plante décrite par le poète :

Quam mulcent aurae, firmat sol, educat imber.


Mais si vous voulez pénétrer dans les profondeurs de vous-même, l’âme n’y trouvera plus l’atmosphère dans laquelle elle est habituée à respirer, l’air lui manquera, et avec l’air, la santé, la joie et l’amour. Répétez donc, si vous êtes sage, le souhait désespéré de ce Faust qui avait vécu dans la science comme dans une prison, et dites avec lui : « Ah ! si je pouvais vivre, spontanément, vivre comme les plantes et comme les arbres ! » Laissez à la nature son alchimie ; les secrets de la vie ne sont pas la vie elle-même, et connaître les élémens qui entrent dans la composition de la vie n’est pas la même chose que de vivre. Le but de l’homme, c’est de vivre, comme ,le but de la nature est de préparer et de former la vie.

Il y a donc dans l’abus de l’analyse une véritable immoralité, immoralité en un double sens, parce que, cet abus est une usurpation illicite des pouvoirs qui n’ont pas été donnés à l’homme, une curiosité illégitime de secrets qui lui ont été cachés, et surtout parce que cet abus forcé l’âme à respirer en quelque sorte au-dessous d’elle-même, dans une atmosphère pour laquelle ; elle n’est pas faite. Voilà l’immoralité dont nous avons vaguement conscience pendant que nous lisons les écrits d’Hawthorne. Il y a encore une immoralité d’un autre genre, qui ne regarde plus cette fois la vie individuelle, mais la vie sociale. Tout ce qu’Hawthorne nous raconte et nous apprend