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nistre, mais tremblant devant lui et manquant de force pour prendre à lui seul une résolution. Sur ces entrefaites, on apprit la maladie du vieil empereur, suivie du prompt départ d’Honorius pour l’Italie, puis les rapides progrès du mal, qui ne laissa bientôt plus aucun espoir. Pendant ce temps d’incertitude, Arcadius et Rufin s’observaient l’un l’autre, paraissant guetter l’événement; mais quand parvint, avec la nouvelle de la mort de Théodose, la connaissance de ses dernières volontés, quand on sut l’espèce de prééminence accordée par le père mourant à Stilicon sur les deux empires, la proclamation d’Honorius à l’empire d’Occident, la cession de la Grèce au domaine d’Orient et l’opposition menaçante de l’Italie, le jeune prince et le ministre, inquiets des desseins de Stilicon, se rapprochèrent instinctivement pour faire tête à l’orage, et les projets de Rufin furent ajournés.

Tel était l’homme aux mains de qui se trouvaient livrés en Orient l’empereur et l’empire. Le tuteur d’Honorius, régent de l’empire d’Occident, semblait choisi tout exprès pour contraster avec ce ténébreux scélérat. C’était le soldat fougueux et fier opposé au ministre intrigant et cauteleux, l’homme d’épée au magistrat civil, le chrétien douteux au chef indigne, mais déclaré, du catholicisme exclusif. Enfin le vieux Romain dégradé, type de la corruption de son siècle, rencontrait en face de lui un Vandale, Romain de la veille, un de ces rejets vigoureux que la ville éternelle faisait pousser alors au sein des races barbares.

Flavius Stilicon tirait son origine de ce petit peuple des Vandales Silinges que l’empereur Constantin avait admis en Pannonie à titre d’hôte et de fédéré. Sa famille, depuis soixante ans, faisait métier de servir l’empire, et son père, officier distingué, avait commandé, sous Valens, la cavalerie barbare, ou, comme disaient les poètes du temps, « les escadrons aux cheveux rouges. » Mêlé à la jeunesse romaine dans les écoles et dans les camps, il avait reçu toute l’éducation d’un enfant de Rome, et l’on put de bonne heure distinguer en lui une intelligence vive, un esprit plein de saillies, une éloquence facile, et le goût des lettres joint à la passion des armes. Cette éducation, en développant son génie, avait échauffé son âme; il admirait, il aimait Rome, il s’identifiait avec elle jusque dans le passé. Se croire Romain, se confondre avec ces héros que lui montrait l’histoire, et dont il occupait la place dans Rome encore puissante, c’était une illusion qui le charmait. Il fallait, pour plaire à ce Vandale, le comparer aux Fabricius, aux Curtius, aux Camille, et son cœur dut se gonfler d’orgueil quand un poète que les contemporains égalaient à Virgile vint, aux applaudissemens du sénat et du peuple, se proclamer en vers harmonieux l’Ennius d’un second Scipion. A tout prendre, il y avait moins loin de ces races neuves et éner-