Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/181

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souvent d’un coup d’œil. Au punch glacé qui, conformément aux prescriptions des maîtres de la science, suivit le turtle-soup, nous nous étions dit nos noms, prénoms et qualités. Le jambon et le dindon, qui figurent invariablement à tout grand dîner de l’Inde, n’avaient pas encore disparu de la table, que j’avais déjà communiqué à mon voisin un bon demi-tome de mes impressions de voyage, et celui-ci, en retour de cette confidence, m’avait initié à ses démêlés récens avec un vieil amiral bourru et entêté, en route à ce moment, Dieu merci, pour les plages de la Hollande. Quand le fromage, les petits oignons et le Bass’s pale ale parurent sur la table, mon digne Hollandais me parlait avec effusion d’une jeune dame française, institutrice dans la famille de son frère, riche planteur du district des Préhangers, Madeleine, si je me souviens bien de ce nom, prononcé à plus de vingt reprises, et notre intimité ne s’arrêta pas là.

Une heure et demie, après minuit bien entendu, venait de sonner à l’horloge du fort William, et un groupe de jeunes enseignes saluait l’arrivée des devilled bones (grillades de poulet) en entonnant à gorge déployée la chanson populaire The Pope must live an happy life (où, soit dit en passant, le poète bachique a singulièrement exagéré les joies de cette couronne d’épines qu’on appelle la tiare), quand mon nouvel ami et moi quittâmes la table pour continuer loin des chants d’une jeunesse trop émue, dans le long corridor qui précède le mess-room, une discussion approfondie sur les mérites comparatifs des vins du Rhin et des vins de Bordeaux. Mon interlocuteur défendait le drapeau de l’Allemagne avec une opiniâtreté que je ne lui avais pas encore vu déployer dans la discussion, et tous mes argumens ne pouvaient parvenir à le convaincre de la supériorité du Lafitte 34 même sur un certain Marcobrunner, Liebfrauenmilch (lait de vierge) dans toute l’acception du mot, qu’il tenait sous clé dans sa cave et désirait soumettre sans délai à ma savante dégustation…

De tout le reste, si je me souviens, je ne me souviens guère : je sais seulement qu’au matin je me réveillai avec un mal de tête carabiné, une soif à dessécher un étang, dans une cabine de navire, et fort étonné de me trouver en pareil logis, sinon à pareille fête. Je cherchais en vain à ressaisir dans mon cerveau troublé les fils de cette énigme, lorsque je répondis machinalement par un « entrez » à trois coups frappés discrètement à la porte, et vis paraître sur le seuil de la cabine le visage bienveillant du commandant Hendrik van Vliet.

— Eh bien ! mon cher hôte, comment avez-vous passé la nuit ? me dit le marin en me tendant la main d’un geste amical.

— Mais à merveille, repris-je intrépidement, et sans me douter