Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/215

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abuser de votre obligeance en vous priant de bien faire comprendre à votre domestique qu’il n’y a rien absolument de commun entre M. Carabosso et moi.

— Vous connaissez comme moi les natifs de l’Inde ; mieux que moi, vous savez sans doute combien il est difficile de les faire renoncer à une idée qui s’est une fois nichée dans leur cervelle. Le pire de la situation, c’est que mon serviteur croît avoir eu affaire, au pied de la colonne Ochterlony, non pas au signor Carabosso, mais au diable en personne ! — Je poursuivis à demi-voix en accentuant mes paroles de la façon la plus dramatique : J’avais pu croire qu’un fatal hasard avait fait partir ce matin le coup de feu dans votre direction ; hélas ! le doute même ne m’est plus permis. Ce soir, en rentrant de la chasse,… j’ai surpris, David qui, dans le plus profond mystère, façonnait avec des roupies, à cette même place, ou vous êtes, un lingot d’argent !… Puis-je douter un seul instant que ce lingot ne vous soit destiné ?

— Ah çà ! mais c’est un affreux guet-apens, un sanguinaire complot !… Je vais de ce pas dénoncer cet enragé à la police et me mettre sous la protection des lois, poursuivit Ettore, qui à cette révélation inattendue perdit bien décidément la tête.

Je ne me fis aucun scrupule, de profiter de mes avantages, et continuai : — Votre perplexité n’est pas plus grande que la mienne, et depuis que j’ai découvert les projets sanguinaires de mon serviteur, je cherche en vain à protéger vos jours.

— Vous êtes bien bon ! reprit le soi-disant homme de guerre avec attendrissement.

— Renvoyer David de mon service, c’est mettre à vos trousses un loup enragé, un tigre dévorant ! Le dénoncer à l’autorité ? Où sont les preuves de l’attentat dirigé contre vos jours ? Si j’avais un avis à donner dans cette grave affaire, je vous conseillerais de quitter le pays sans délai pour retourner auprès de votre auguste maître. Je n’ai pas besoin d’ajouter que je prends d’honneur l’engagement de tenter tous mes efforts pour emmener David avec moi en Europe, où des affaires importantes m’appelleront avant peu.

— Excellente idée, que je mettrais immédiatement à exécution si la chose était possible !… Le flibustier, dont les instincts de fourberie ne se démentirent pas, ajouta après une pause : — J’attends à chaque instant une lettre de change de l’Inde, et dois vous avouer en toute humilité que mes finances sont en ce moment au plus bas.

À ces paroles, une inspiration soudaine traversa mon cerveau ; je compris d’instinct toute l’importance, qu’il y avait pour mes amis à tenir pieds et poings liés entre mes mains un pareil adversaire, et pour arriver à ce résultat je n’hésitai pas à sacrifier quelque argent.