Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/292

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tous, car il s’était brouillé avec le cardinal pour de misérables questions d’argent, livré pendant ses maladies à des soins mercenaires, seul dans le monde et voyant approcher l’heure suprême, il songea tout à coup à cette enfant, devenue sans doute une gracieuse femme, et qui pouvait rendre un peu de joie à son foyer désert. Au mois de juillet 1784, il la reconnut pour sa fille par acte judiciaire, après quoi il la légitima, en vertu de ses droits princiers, sous le nom de duchesse d’Albany ; puis, grâce à l’entremise de M. de Vergennes, ministre des relations extérieures, il obtint que ces deux actes fussent enregistrés par le parlement de Paris avec l’approbation de Louis XVI. Le prince, dans cette déclaration, ne pouvait prendre son titre de roi ; on sait que, l’année précédente, Louis XVI avait signé ce glorieux traité de Versailles qui réparait, à dix ans de distance, nos humiliations et nos désastres du traité de Paris : il eût été inconvenant et puéril de choisir un tel moment pour jeter cette espèce de défi à l’Angleterre. Le comte d’Albany signa simplement Charles-Edouard Stuart, petit-fils de Jacques II, roi de la Grande-Bretagne, et l’acte fut enregistré au parlement le 6 septembre. Toutes ces choses réglées, il s’empressa d’en faire part à sa chère fille, et la pria de se rendre le plus tôt possible à Florence.

La duchesse d’Albany arriva chez son père le 5 octobre, accompagnée d’une dame française mariée à un officier irlandais, Mme O’Donnell, et d’un noble écossais, lord Nairn. Charles-Edouard la reçut avec une joie bien sentie. Il avait fait renouveler pour elle l’ameublement de sa maison, et il sembla qu’il voulût changer aussi sa façon de vivre. La fille, par sa seule présence, réformait les habitudes du père. Elle avait une dignité naturelle et discrète dont il était malaisé de ne pas subir le charme. Toute la haute société de Florence s’empressa de lui rendre visite en son palais, et bientôt des fêtes, des bals, que la jeune femme présidait avec grâce, égayèrent la noble résidence, assombrie naguère par tant de douloureux souvenirs. Si toutes relations étaient impossibles entre Charles-Edouard et le grand-duc de Toscane, d’autres personnes souveraines se firent un devoir de témoigner leurs sympathies au pauvre ressuscité et à sa douce directrice. À Pise, où elle passa l’hiver de 1784, la duchesse d’Albany reçut l’accueil le plus cordial de la reine Caroline de Naples et de la grande-duchesse Marie-Louise, fille du roi d’Espagne Charles III. Au mois d’octobre de l’année suivante, elle eut une entrevue à Pérouse avec le cardinal d’York, qui avait refusé jusque-là d’établir aucune correspondance avec elle et laissait obstinément toutes ses lettres sans réponse, tant il était irrité contre son frère pour je ne sais quel règlement d’intérêts. Elle le vit, elle toucha ce cœur intraitable, et finit par réconcilier les deux frères.