Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/412

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qui suivent le mensonge oppressif de l’unité dogmatique et la niveleuse tyrannie de l’unité politique ; mais Leibniz était-il bien sûr de pouvoir jamais obtenir le bien sans le mal, l’usage sans l’abus, la mesure sans l’excès, et se donner tous les avantages d’une règle commune, sans que les apparences de l’autorité une fois reconnue entraînassent la réalité de l’absolutisme ? Là nous semble l’illusion. En plaignant la destinée des modérés, il dit tristement : « On prend avantage de leur facilité sans leur en savoir gré, et puis, quand ils ne peuvent aller aussi loin qu’on veut, il semble qu’on fait leur condition pire que celle de ceux qui se tiennent tout à fait éloignés. » En invoquant si complaisamment un Louis XIV et un Bossuet, comment ne voit-il pas qu’il expose et lui-même et les siens à cette pire condition ?

L’unité morale, c’est-à-dire l’union fondée sur les bons sentimens, demeurerait difficilement assez forte et assez pure pour empêcher l’accord général de certaines croyances dans une rédaction identique de conduire à une plus rigoureuse unité dogmatique sous l’empire d’une autorité qui met là son titre et sa force, et bientôt en naîtrait ce que j’appelle l’unité politique, c’est-à-dire l’empire absolu de la religion considérée comme chose sociale et publique, ou une certaine confusion du temporel et du spirituel. Malgré l’usage et l’éloge que l’on fait de la distinction des deux puissances, cette distinction, depuis qu’elle a été inventée, n’a pu encore être que très rarement ou incomplètement réalisée dans les faits, et ce n’est pourtant qu’à la condition qu’elle le soit pleinement que l’unité dogmatique peut devenir une chose innocente, un frein purement intellectuel, une fixation essayée ou réussie de la vérité immuable dans une raison qui ne l’est pas. Cette tentative est si hasardeuse qu’elle n’a pu se faire, même dans les églises formées par le principe du libre examen, sans les entraîner à des iniquités au moins accidentelles, quelquefois systématiques, et la réformation a eu ses jours de tyrannie. Souvent la liberté des personnes, plus souvent celle des consciences, presque toujours celle de l’esprit humain ont eu à souffrir de l’inflexibilité des confessions de foi et des prétextes qu’elle fournit à l’oppression décorée du nom de la vérité. Si par malheur une église est fondée sur le principe de la perpétuité et de l’infaillibilité d’une autorité visible et par conséquent temporelle, comment ne franchirait-elle pas les limites de l’ordre spirituel ? Relisez la célèbre encyclique du 15 août 1832, et voyez si les esprits les plus modérés peuvent, à, l’exemple de Leibniz, céder un pied de terrain à une telle doctrine d’unité doublée d’une telle doctrine d’autorité.

Notre unique objet est de prendre des précautions contre la séduction