Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/420

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M. Müller en compte deux cent trente-six ; mais toutes ces formes cultivées au Muséum par M. Decaisne, soumises ainsi à des conditions d’existence identiques et placées à côté les unes des autres, ont paru tellement se fondre l’une dans l’autre que l’esprit le plus clairvoyant ne saurait se reconnaître au milieu d’elles. En présence de ces faits, comment admettre avec les défenseurs de l’invariabilité que les caractères spécifiques des végétaux sauvages sont restés constans depuis l’origine de l’époque géologique actuelle ? Comment surtout admettre une telle doctrine en présence des écrits de ces mêmes botanistes qui constatent l’existence de variétés constantes en rapport avec l’habitation des végétaux, et nommées pour cette raison variétés alpines, variétés ombreuses ?

Mais, ajoutent les auteurs que nous combattons ici, les différences qui séparent ces variétés [1] sont peu considérables ; elles ne portent guère que sur des particularités peu importantes, comme la taille, la couleur, etc. Quand même il en serait ainsi, quand même ces différences seraient aussi insignifiantes qu’on veut bien le dire, qu’importe ? Dès l’instant qu’elles sont devenues constantes et qu’elles se transmettent par voie d’hérédité, elles n’en constituent pas moins de véritables races. On en jugerait du moins ainsi dans l’industrie qui a le plus d’intérêt à étudier et à préciser ces questions. Pas un éleveur de bestiaux ne mettra en doute que deux familles de bœufs ou de moutons dont l’une serait constamment blanche ou petite, l’autre constamment noire ou grande, n’appartiennent à des races tranchées, et il est impossible de ne pas appliquer la même règle aux végétaux ; mais nous avons vu d’ailleurs que les modifications vont bien plus loin qu’on ne paraît vouloir l’admettre, qu’elles touchent aux caractères regardés comme spécifiques par les botanistes expérimentés. Le fait général, les faits particuliers que nous avons indiqués ne sauraient laisser de doute à cet égard.

Ajoutons toutefois un exemple de plus, toujours en nous appuyant de l’autorité du savant que nous avons cité tout à l’heure. Sans même s’être beaucoup occupés de botanique, la plupart de nos lecteurs connaissent certainement le plantain, cette plante si commune qui est devenue le type d’un genre qui porte son nom et d’une famille entière. Le nombre des espèces comprises dans ce genre n’était que de 20 au temps de Linné ; il s’est depuis élevé au chiffre die 115 à 130, et une vingtaine de ces espèces sont rattachées par divers auteurs à la flore européenne. Or M. Decaisne, choisissant l’une de ces espèces acceptées comme très bonnes par tous les botanistes, a semé et cultivé au Muséum les graines qu’il avait recueillies dans la campagne. Bientôt il a retrouvé dans ses carrés au

  1. Il est presque inutile de faire observer qu’ici le mot variété est pris en réalité dans le sens de race.