Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/551

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avec la pensée de rassembler les troupes fidèles, surtout les régimens étrangers, de transporter sa défense entre le Volturne et le Garigliano, et de se réfugier à Gaëte. François II n’abdiquait pas en faveur de Victor-Emmanuel, comme le lui proposait singulièrement son oncle, le comte de Syracuse ; mais il s’en allait, et il ne voyait pas que la retraite en ce moment était un autre genre d’abdication, que quitter Naples, c’était en réalité livrer la couronne et le royaume, laisser les opinions, les intérêts et les passions s’engager contre lui, la révolution s’organiser, l’unité italienne enlacer le pays, et que même réussît-il à prolonger sa défense à Gaëte, à illustrer d’un dernier reflet de virilité mélancolique un règne expirant, il ne changerait pas une destinée à demi accomplie. Le départ du 6 septembre avait bien au reste tous les caractères amers et tristes d’une décomposition de pouvoir. Le jeune.roi était assailli de démissions et d’abandons. Le bruit s’était répandu qu’il avait voulu envoyer la flotte à Trieste, c’est-à-dire la remettre entre les mains de Autriche, et parmi les officiers de sa marine il n’en trouvait aucun qui voulût le transporter à Gaëte ; il fut réduit à se servir du plus petit bâtiment de l’escadre, en s’engageant encore à ne point retenir le navire. François II ne se vit entouré à Naples, dans ce dernier moment, que de quelques militaires fidèles et de quelques-uns de ses ministres, tels que le président du conseil, M. Spinelli, et M. de Martino : « Quelle leçon pour les rois ! disait le jeune prince avec un accent de généreuse tristesse en montrant M. Spinelli ; mon père l’a tenu en prison pendant deux années, et durant douze ans l’a soumis à une étroite surveillance, et cependant c’est lui qui a été mon plus honnête conseiller ; c’est lui, quand je n’ai plus auprès de moii aucun de nos anciens amis, qui apporte les dernières consolations à mon malheur ! » Et c’est ainsi que la royauté napolitaine, relevée à la dernière heure par une simple et émouvante noblesse, s’éclipsait devant un homme dont la présence seule précipitait le dénoûment d’une révolution.

On a besoin de se dire quelquefois que c’est hier, en plein monde contemporain, que ces événemens se passaient, qu’un homme s’échappait d’une île de la Méditerranée, seul, mettant contre lui toutes les puissances régulières, les lois, le droit public, les traditions européennes, n’ayant d’autre mobile et d’autre force qu’une idée patriotique exaltée servie par une confiante audace, courant à coup sûr plus de risque d’être coulé à fond que de réussir, abordant néanmoins en Sicile, et en trois mois faisant passer sous nos yeux tous ces étranges spectacles, — des armées désorganisées par des bandes d’aventure, un peuple soulevé, une royauté séculaire en fuite, le drapeau de l’unité de l’Italie planté sur un royaume de neuf millions d’hommes, un prodigieux attentat enfin qui devient l’avènement