Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/611

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ne songe qu’à désarmer la critique par un sonnet bouffon ; l’amant oublie… dirai-je qu’il oublie son rôle ? Non, ce n’est pas le mot juste, bien qu’il me vienne sans cesse à la pensée : l’amant oublie ses prétentions, et les promesses qu’il s’est faites à lui-même ; il oublie que dans sa Vita di Vittorio Alfieri, dans ses sonnets, dans ses dédicaces, dans toutes les poésies où il est question de la comtesse, son amour est pur, serein, irréprochable, inaltérable, pareil enfin à ces jours privilégiés où la douceur du soir diffère si peu de l’éclat des heures brillantes et de la fraîcheur du matin.

Comment la comtesse d’Albany s’arrangeait-elle de ces oublis du poète ? les a-t-elle ignorés ? Peut-on croire qu’elle se fit illusion à elle-même ? Était-elle jalouse, irritable ? Essaya-t-elle de vaincre le caractère altier de son amant ? ou bien, avertie par la fuite des années, par le déclin d’une beauté qui tenait surtout à la jeunesse, n’eut-elle pas recours à une indulgence habile pour arrêter les entraînemens d’Alfieri et en effacer jusqu’aux traces ? Nous n’avons pas là-dessus de renseignemens précis : tout nous montre cependant que la comtesse d’Albany, pleine de hauteur en maintes occasions dans ses rapports avec le monde, oubliait volontiers comme femme l’orgueil de sa race et de son titre ; tout porte à croire qu’elle était débonnaire, accommodante, libérale aux autres, afin de s’accorder aussi maintes franchises, et enfin, on le verra par la suite, beaucoup plus Flamande qu’Italienne. Ajoutons qu’elle avait de l’esprit, qu’elle sentait vivement les arts, et que son enthousiasme pour le génie poétique d’Alfieri était profondément sincère. Il n’en fallait pas tant, avec une âme généreuse d’ailleurs et loyale comme celle de l’auteur de Marie Stuart, pour écarter ou apaiser les orages.

Sans ces explications psychologiques et morales, sans l’examen de conscience que nous avons osé demander aux deux amans, on n’aurait pas une juste idée de cet épisode. L’existence de la comtesse d’Albany a été tellement idéalisée par Alfieri d’abord, puis, sous l’influence de ses écrits, par l’emphase italienne et la crédulité des voyageurs, que M. Alfred de Reumont, diplomate, homme de cour, esprit discret et bienveillant s’il en fut, ne se hasarde que bien timidement à signaler la vérité, qu’il entrevoit. Une fois nos réserves faites et la situation de nos personnages établie avec précision, nous pouvons profiter des renseignemens recueillis par le diplomate prussien sur leur dernier séjour à Florence. Les voilà établis sur les bords de l’Arno, dans un hôtel élégant et commode, non loin du pont de la Trinité, entre le palais qu’on appelle aujourd’hui le casino des nobles et celui que Louis Bonaparte devait habiter si longtemps sous le titre de comte de Saint-Leu. Cet hôtel, qui a subi bien des changemens depuis un demi-siècle, a conservé le nom