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« J’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

CHATEAUBRIAND.

« P.-S. Je reçois l’arrêté de ma promotion à une autre légation. Je pars pour Naples, et j’espère être à Florence du 15 au 20 janvier. J’aurai sûrement l’honneur de vous y saluer.

« Je prends la liberté de vous adresser cette lettre chez Mme la comtesse d’Albany, faute d’avoir votre adresse directe ; j’espère qu’elle voudra bien me le pardonner.

« Rome, mercredi 28 décembre 1803. »


On avait tort assurément d’éprouver de telles alarmes ; c’était le moment où l’élite de la société européenne se prêtait sans difficultés à consacrer ce que j’ai appelé la légende d’Alfieri et de la comtesse d’Albany. Les uns croyaient que la reine d’Angleterre avait épousé secrètement le poète italien ; les autres, fort indifférens aux lois morales, n’avaient pas besoin d’être édifiés sur ce point délicat pour admirer, au milieu du relâchement général des mœurs, la longue, la fidèle union de la comtesse et du poète. Mme de Staël, dans une note de Corinne, appellera la comtesse d’Albany la respectable amie d’Alfieri. Ces mots admirable amie, respectable amie, que l’on crût ou non au mariage des deux amans, étaient la formule adoptée au commencement du siècle par tous ceux qui avaient à parler de cette mystérieuse aventure. On a lu la lettre de Chateaubriand ; en voici une plus expressive encore de l’auteur de Delphine.


« Bologne, 22 mars 1805.

« Je ne sais, Madame, si j’ai su vous exprimer comme je le sentais mon respect pour vous et pour votre malheur. Je ne suis jamais entrée sans émotion dans votre maison ; je ne vous ai jamais vue sans l’intérêt le plus tendre ; je me persuade que nos amis sont réunis, et je vous demande de penser quelquefois au mien, qui a partagé un grand nombre des opinions de celui qui vous fut si cher. Oh ! je ne puis croire qu’un jour nous ne nous retrouverons pas tous. L’affection serait sans cela le plus trompeur des sentimens naturels… Mes complimens à vos dames, et pour vous, madame, le plus tendre et le plus respectueux attachement.

« NECKER DE STAEL-HOLSTEIN. »


Pourquoi donc Chateaubriand, jeune, exalté, amoureux, aurait-il protesté en 1803 contre l’opinion générale, comme il a pu le faire plus tard, après que tous les voiles furent déchirés ? Il ne demandait pas mieux alors que de croire à cet amour qui rappelait Dante ou Pétrarque, et adressant, en janvier 1804, sa célèbre lettre à M. de Fontanes, il la terminait par ces mots : « Que de choses me resteraient à vous dire sur la littérature italienne ! Savez-vous que