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II

Après avoir montré par quelle série de découvertes la science est arrivée à constituer sa doctrine, il faut examiner cette doctrine elle-même dans ses caractères les plus généraux, les plus philosophiques, et dans ses rapports avec le problème physiologique de l’être.

La chimie organique a aujourd’hui les mêmes bases que la chimie minérale. Il est démontré que l’on peut reproduire artificiellement, en mettant en jeu les seules affinités chimiques, les principes immédiats qui se forment dans les êtres vivans. L’analogie la plus stricte permet donc de croire que ces principes n’y prennent naissance que par l’action des mêmes affinités, sans qu’il soit nécessaire de faire intervenir une force hypothétique attachée en quelque sorte à ce que nous appelons la vie. Au point de vue physiologique, et je dirai même philosophique, c’est là un résultat d’une importance capitale. Quel chimiste aurait cru, il y a cinquante ans, que, prenant pour point de départ les élémens de l’eau et ceux de l’air, l’acide carbonique, l’azote et l’oxygène, il deviendrait possible de composer artificiellement les alcools, substances qui n’ont point d’analogues dans la chimie minérale, les éthers, les principes odorans des fruits, les essences irritantes de l’ail, de la moutarde, les matières cireuses connues sous les noms de blanc de baleine et de cire de Chine, la cire d’abeilles, les alcalis végétaux analogues à la morphine, la quinine, la nicotine, les principes odorans de la menthe et des essences amères, le camphre ordinaire, les essences de reine-des-prés, de cannelle, de cumin, de girofle et d’anis, les acides des fourmis, du vinaigre, du beurre, de la valériane, plusieurs acides gras, l’acide du benjoin, l’acide du lait aigri, ceux de l’oseille, du succin, etc., l’urée, qui se rencontre dans les excrétions des animaux supérieurs, la taurine, matière azotée contenue dans la bile, le sucre de gélatine et la leucine, répandus dans les tissus des animaux, l’acide hippurique, qu’on trouve dans l’urine des herbivores ? Le chimiste crée toutes ces substances à volonté. S’il ne peut fixer dans ses cornues et ses instrumens le principe vital, il peut y composer les matériaux, nécessaires à l’être vivant, et créer au gré de son caprice un monde nouveau de principes immédiats que nous ne rencontrons dans aucun des organismes connus, et qui demeurent entre ses mains comme les élémens en quelque sorte d’autres êtres possibles et virtuels.

L’identité des forces qui concourent à la formation des principes immédiats et des corps inorganiques est une découverte si importante que M. Berthelot y revient sans cesse, et il est impossible de mieux faire que de citer encore une fois ses propres paroles :