Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/172

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épreuves sans faiblir ! Cette familiarité avec la douleur, cette sorte de défi aux luttes obscures est un des traits du génie polonais contemporain ; c’est le thème d’un chant qui court la Pologne sur un air plaintif et traînant, pédagogie ironique et sanglante à l’usage de toutes les mères polonaises : « Notre Sauveur encore enfant, à Nazareth, jouait avec sa croix, son futur supplice ; ô mère polonaise ! tu devrais de même amuser ton enfant avec les instrumens de ses jeux à venir. — De bonne heure donc enlace ses mains de chaînes, attelle-le à l’infâme tombereau, pour qu’il ne pâlisse pas devant la hache du bourreau et ne rougisse point à l’aspect de la corde. — Car il n’ira pas comme les anciens chevaliers planter la croix triomphante à Jérusalem, ni comme les soldats des temps nouveaux labourer la terre de la liberté et l’arroser de son sang. — Celui qui va le provoquer, c’est un espion ténébreux ; celui qui va lutter contre lui, c’est un juge parjure ; le champ de bataille sera un cachot souterrain, l’arrêt sera prononcé dans un caveau implacable. — Vaincu, il n’aura pour monument funèbre que l’arbre dépouillé du gibet, pour gloire que le sanglot étouffé des femmes et les chuchotemens nocturnes des frères ! »

C’est ainsi que la Pologne a vécu pendant près de trente ans, conspirant et luttant, essayant tout à la fois d’intéresser l’Europe à ses malheurs et d’accomplir en elle-même un profond travail de rénovation intérieure, ayant d’ailleurs à subir le contre-coup de tous les événemens, de toutes les catastrophes qui venaient se jeter à travers ses efforts. En réalité, la Pologne a souffert, plus peut-être que de toutes les persécutions, de trois événemens qui se sont succédé depuis quinze ans, qui ont eu un grand rôle dans sa destinée, qu’on a crus presque mortels pour elle, et qui n’ont été pourtant qu’une épreuve nouvelle, le prélude mystérieux et poignant d’une manifestation plus sérieuse de son énergique vitalité. Le premier de ces événemens, c’est le massacre de la Galicie en 1846 ; c’était la plus terrible et la plus sanglante déception des patriotes polonais. La révolution de 1831, en expirant sous les armes russes, avait du moins laissé cet enseignement, que désormais toute tentative d’affranchissement national devait se lier à une transformation intérieure destinée à rallier toutes les classes, à intéresser la masse du pays à l’œuvre commune par l’émancipation des paysans et leur avènement définitif à la propriété. Le parti aristocratique constitutionnel et le parti démocratique différaient sur les moyens ; au fond, ils avaient le même but : ce fut surtout la pensée de la propagande démocratique, dont le foyer était dans l’émigration, lorsque tout à coup l’Autriche, se jetant dans le mouvement, tournait contre la Pologne elle-même ce courant d’idées émancipatrices, et déchaînait contre la noblesse la fureur des paysans de la Galicie en donnant