Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 33.djvu/84

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réussirait à traverser nos lignes, on était fort tranquille à Naples, et la population profitait de cette tranquillité pour manifester tout à son aise. Quelque main lointaine et fort habile était-elle dans toutes ces petites promenades qui ne faisaient que du bruit ? Cela est bien possible. Il se peut qu’un très important personnage, à qui l’Italie doit avant tout d’être ce qu’elle est, ne fût pas fâché de montrer à Garibaldi qu’il ne faut jamais se mettre en contradiction avec soi-même, et que, lorsqu’on cherche l’unité et qu’on fait des appels à l’union, il faut prêcher d’exemple. Et puis, disons-le, on n’était pas fâché d’occuper le dictateur à Naples, afin de l’empêcher de marcher trop vite au-devant de Victor-Emmanuel : on préférait qu’il l’attendît. On manifestait donc pour la votation immédiate, pour le renvoi de Mazzini, pour tel ministre, contre tel autre, pour la destruction du fort Saint-Elme, pour ceci, pour cela, pour bien d’autres choses encore. Une manifestation est une chose très simple. Une centaine d’hommes se réunissent, on prend un drapeau, on se promène dans les rues, on s’arrête devant certaines maisons en criant le plus fort qu’on peut, et quand on est fatigué, on rentre chez soi. Comme on ne fit aucune attention à ces plaisanteries bruyantes, elles restèrent inoffensives. Après qu’une manifestation contre le gouvernement avait eu lieu, bien vite le parti national organisait une contre-manifestation. Au fond, j’ai toujours cru que ce n’était qu’un motif à promenades ; celles du parti libéral étaient conduites par un homme fort intelligent, chef des lazzaroni, ou, pour mieux dire, des marchands de poisson, vieux patriote inflammable qu’on appelait Gambardella : taille moyenne, trapu, poignets d’acier, tête ronde, cheveux gris et ras, face vigoureuse, larges épaules, éloquence populaire, regard des plus fins et sourire admirable. Un matin, comme il allait et venait dans le marché de Sainte-Lucie, on l’entendit jeter un grand cri, et l’on vit un homme qui s’enfuyait à toutes jambes par une ruelle obscure. On courut à Gambardella, un couteau droit à lame étroite s’enfonçait entre ses deux épaules. L’œil blanchissait, la voix devenait indistincte ; il demanda un prêtre, il en vint un trop tard. D’où partait le coup ? On ne l’a jamais bien su ; c’était très probablement une affaire politique, et je ne veux point répéter ici les conjectures que l’on a faites.

Du « théâtre de la guerre, » point de nouvelles, ou du moins rien d’intéressant. Entre Capoue et nos avant-postes, on échangeait de temps en temps quelques coups de canon, mais sans y mettre d’animosité, par simple acquit de conscience. Des deux côtés, on savait que la place était fatalement perdue. Le temps devait amener la reddition ; rien ne nous pressait, nous autres, puisque les Piémontais arrivaient. Nous attendions en. grande patience, et notre état-major particulier passait même maintenant la plus grande partie de