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d’Égypte frappait les uniformes blancs, les casques sarrasins, les cuirasses et les cottes de mailles. Les chevaux hennissaient d’impatience, et leurs robes reluisaient sous la clarté du ciel. Le pacha jouit de notre admiration. Il nous promena dans les rangs, nous fit examiner les canons, les fusils, les sabres et jusqu’aux brides des chevaux ; puis les clairons sonnèrent de nouveau. L’armée, prête pour le départ et trompée dans son attente, rompit ses rangs, dressa ses tentes, et le rêve disparut. On ne pouvait nous donner une plus belle idée de l’aspect des troupes égyptiennes. Le soir nous regagnâmes la maison de plaisance de Kasr-el-Nouza où nous étions logés, sur l’allée de Shoubra, les Champs-Elysées de la capitale arabe.

Telles étaient nos distractions pendant que Mourad-Bey achevait ses préparatifs.


II

Le 8 mars, Mourad-Bey vint dire aux princes : « Tout est prêt. » Le camp était assis au nord-est du Caire, près de l’Abbassieh [1]. Il fut décidé que le soir même nous irions dîner et coucher sous nos tentes, que le lendemain nous serions en marche vers l’isthme de Suez et le Sinaï.

L’aspect de notre camp était imposant : quatorze tentes, cent quarante-quatre chameaux, huit dromadaires, onze mules, une trentaine de baudets, couvraient un grand espace de terrain. Au milieu de ces animaux s’agitait une foule de chameliers, de saïs ou palefreniers, coiffés du turban ou tarboush turc, vêtus d’une longue robe blanche comme celle des patriarches ou de la simple tunique bleue du peuple égyptien. Une remarquable activité régnait autour d’une tente carrée, la plus grande, relevée d’un côté. C’était celle sous laquelle la table du dîner était dressée. On ne peut se figurer table plus somptueuse : le vice-roi avait voulu que les princes, pendant leur séjour sur son territoire, fussent servis comme lui-même. Depuis Alexandrie, grâce aux soins de deux cuisiniers français, nous faisions des festins de roi. Ferdinand, c’est le nom du premier cuisinier, passait à ses nombreux aides des plats qui étaient transmis de main en main depuis les fourneaux jusqu’à la table. Les aides n’arrivaient pas jusqu’à celle-ci ; cet honneur était réservé aux serviteurs turcs. N’allez pas croire que ces Turcs, seuls admis à l’honneur de nous placer les assiettes sous le menton, soient des serviteurs ordinaires : ils ont reçu une bonne éducation ; ce sont les fruits secs des anciennes écoles militaires aujourd’hui détruites. En compensation de leur échec, on leur a donné les fonctions de

  1. Ancien palais d’Abbas-Pacha.