Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 35.djvu/762

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les plus éminens du congrès économique qui semblaient patroner ce projet appartiennent au parti unitaire ; on désignait même parmi eux, comme l’auteur de ce projet de parlement commercial, M. Hansemann, le chef d’un des établissemens de crédit les plus importans de Berlin, un des hommes d’affaires d’Allemagne les plus remarquables par leur esprit d’initiative, et qui a été ministre de Prusse en 1848 ; mais on était dans un des quartiers-généraux de l’Allemagne méridionale. La majorité du congrès a repoussé ce plan de parlement commercial comme une tentative d’unitarisme au profit de la Prusse. M. Hansemann a eu beau désavouer ce projet et en décliner la paternité : le congrès, dans l’emportement de sa défiance, n’a pas même voulu voter l’établissement d’une commission permanente destinée à étudier les questions de tarifs. Ces dissentimens économiques compliqués de défiances politiques sont un des obstacles les plus sérieux que rencontre la négociation de notre traité de commerce avec la Prusse. L’alliance commerciale avec la France, prônée par les libres échangistes et les unitaires, soulève contre elle non-seulement les intérêts protectionistes, mais les passions et les intérêts politiques qu’effraient l’hégémonie prussienne et le fantôme de l’unité. Le congrès de Stuttgart a du reste été marqué par un incident qui montre l’obstination de ces préjugés teutoniques tant raillés autrefois par Henri Heine. Un Français, M. Garnier-Pagès, après avoir assisté à la réunion commerciale de Heidelberg et au congrès des légistes de Dresde, était présent au congrès économique de Stuttgart. M. Garnier-Pagès a naturellement porté, au grand dîner du congrès, un toast très cordial aux progrès de l’économie politique et à la fraternité des peuples. Savez-vous ce qui a mécontenté une partie de l’auditoire ? C’est que M. Garnier-Pagès a porté son toast en français et qu’un orateur allemand lui a courtoisement répondu en français. Les farouches Teutons, qui ne nous pardonnent point d’ignorer leur langue, n’ont pas pu tolérer cet abus des discours français dans une assemblée allemande, et plusieurs convives ont cru que le patriotisme leur commandait de quitter la table et que la politesse ne le leur interdisait pas. Constatons pourtant que le voyage du roi de Prusse à Compiègne ne fait point en Allemagne tout le bruit qu’on aurait cru. La presse allemande en général ne parle de cet événement qu’avec beaucoup de modération et de réserve. Il faut lui savoir d’autant plus de gré de garder cette mesure, que ce voyage du roi de Prusse fournissait à l’Allemagne du sud une tentation bien vive d’user de représailles contre l’Allemagne du nord. Si un prince ou un ministre des états secondaires met le pied sur le sol français, tous les journaux du nord crient à la trahison. La presse du sud avait une bonne revanche à prendre à propos du voyage du roi de Prusse : elle ne l’a pas prise ; c’est un bon point qu’il faut porter à son compte. Quant à nous, il nous sera permis de nous féliciter de n’avoir pas été, en cette occasion du moins, pour nos excellens voisins une cause de récriminations et de disputes.


E. FORCADE.