Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 35.djvu/994

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situation si prodigieusement aggravée. Ceux qui la veille encore, dans un intérêt de libéralisme, suivaient d’un œil jaloux l’activité de l’église et mettaient en cause son esprit de domination, s’apercevaient qu’il y avait un autre ennemi plus dangereux. Les hommes comme M. de Montalembert sentaient à leur tour ce qu’il avait pu y avoir de témérité imprévoyante dans ces guerres à outrance qui avaient affaibli une monarchie tolérante. Ils avaient tous quelque chose à oublier et à faire oublier. C’était une réunion d’humbles pénitens selon un mot piquant. Les uns et les autres, également vaincus sans avoir combattu, et quelques-uns ayant contribué à leur propre défaite, se rapprochaient sans illusion, sans enthousiasme, non plus pour agiter les querelles de l’Université et de la liberté, des jésuites et de la philosophie, mais pour défendre la société par tous les moyens pratiques, comme on soutient pierre à pierre un édifice menacé de destruction.

Quant à M. de Montalembert, jeté sur cette scène nouvelle démesurément agrandie, il avait son rôle tout tracé par sa récente déclaration de guerre contre le radicalisme, par tous ses instincts, comme il avait sa place marquée par l’éclat de sa parole au premier rang de cette majorité organisée pour la défense sociale, de cette majorité qui aidait la république à vivre et à mourir. Les discours de M. de Montalembert pendant ces trois années de république sont la plus vivante expression de ce courant d’idées conservatrices qui était le fond de toute la politique, de ce mouvement de réaction qui se précipitait jour par jour. Seulement, en s’emparant de ces idées, en les développant sous toutes les formes, M. de Montalembert les marquait du sceau de sa nature entière et absolue ; il leur communiquait je ne sais quelle allure inquiétante, sans observer que même dans cet état violent de crise où le socialisme était l’ennemi public, où la peur était un mal presque aussi grand que le mal lui-même, il y avait des résultats généraux de la révolution française que l’opinion n’était point disposée à répudier et à livrer. En un mot, dans cette éloquence, même en ses essors les plus justes, même lorsqu’elle semblait répondre à une passion du moment et servir une cause qui était celle de tous, il y avait, il y a eu toujours ce quelque chose de brillant et d’excessif, d’emporté, qui en fait une puissance compromettante ou stérile. Sous la monarchie de juillet et sous la république comme aujourd’hui encore, orateur, publiciste, M. de Montalembert passionne les questions sans les éclairer, remue par la stridente vibration de sa parole sans entraîner, et se consume de son propre feu dans la solitude indépendante de ses opinions ; il s’agite et il n’agit pas, et ici je touche peut-être à un des traits les plus curieux de cette nature supérieure, mais incomplète.