Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 36.djvu/540

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homme a disparu, un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu’il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s’est fait, et à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. Tout à l’heure peut-être tel pécheur, le plus envieilli, le plus endurci, sans l’avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, le cœur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d’un coup en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès nerveux qu’il n’a jamais connus. Wesley, Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l’Angleterre, prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et « le feu s’allumait dans tout le pays » sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage « et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires. » D’autres tremblaient ou tombaient ; d’autres avaient des transports de joie, des extases. « Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon cœur fut brisé, et je n’aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j’aurais pu à la lettre m’envoler dans le ciel. » Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient lâchés ; la machine physique se bouleversait ; l’émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin oculaire, « quelques-uns gémissaient, d’autres hurlaient tout haut. L’effet le plus général était une respiration bruyante, comme celle de gens à demi étranglés, et qui halètent pour avoir de l’air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d’autres tombaient comme morts… En face de moi, il y avait un jeune homme, un paysan vigoureux, frais et bien portant ; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il s’abattit avec une violence inconcevable. J’entendis le battement de ses pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes, pendant qu’il gisait au fond du banc… Je vis aussi un petit garçon bien bâti d’environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades ; sa face était rouge comme l’écarlate ; presque tous ceux sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très rouges, ou presque noirs. » Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. « Elle n’avait pas fait quatre pas, qu’elle tomba par terre dans une agonie aussi violente que les autres. » Les conversions suivaient ces transports ; les convertis payaient leurs dettes, quittaient l’ivrognerie,