Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/772

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dérable des récoltes en céréales, la guerre civile d’Amérique, qui a atteint la France dans son industrie et son commerce d’exportation, qu’elle a privé d’un débouché, et dans son industrie cotonnière, dont elle a raréfié et renchéri la matière première, — les embarras de notre situation financière subitement révélés et aboutissant à la nécessité de créer des taxes nouvelles et pesantes. Les amis et les adversaires du libre échange doivent s’accorder à reconnaître que le moment, si l’on eût été maître du choix, n’eût pu être pris plus malencontreusement pour l’expérience d’une première application de la liberté commerciale. Ce point reconnu, il est certain que les protectionistes se trompent quand ils attribuent exclusivement les souffrances de quelques-unes de nos industries au traité de commerce. Lyon a été au moins aussi malheureux que Rouen et Lille. L’industrie des soies a au moins autant souffert que l’industrie du coton, et pourtant ni les industriels lyonnais ni personne n’a eu l’idée d’accuser le traité de commerce des maux qui ont si cruellement pesé sur l’agglomération lyonnaise. D’ailleurs les industries qui se plaignent sont loin d’avoir toutes des droits égaux à la sympathie. On parle beaucoup par exemple de la situation critique de la métallurgie; personne n’ignore pourtant que plusieurs de nos grands établissemens métallurgiques sont arrivés l’année dernière à un chiffre de production bien supérieur à celui qu’ils avaient atteint avant le traité. Les industriels ne peuvent pas tous imputer aux circonstances générales la cause de leurs pertes; ils doivent avouer que plus d’un porte aussi la peine, dans la présente crise, de son imprévoyance, de son inhabileté, de ses erreurs commerciales. Sans nier le mal existant, on ne doit donc pas s’unir aux protectionistes pour en dénoncer la cause unique dans le traité de commerce. Cette réserve faite, nous conviendrons volontiers avec M. Pouyer-Quertier qu’il est regrettable que la réforme douanière ait été introduite en France à l’aide d’un traité international. Nous avons, quant à nous, exprimé dès le principe notre répugnance pour cette forme également désavouée et par la correction économique et par une politique prévoyante. Quand un pays abaisse ses tarifs, il faut qu’il soit bien convaincu qu’il n’agit ainsi que dans son propre intérêt; il ne faut pas, comme cela arrive par les traités de commerce, l’amuser de l’illusion qu’il consent à des sacrifices compensés par les avantages équivalens qu’il devra aux concessions d’un autre pays. Rien au fond n’est moins conforme aux principes économiques, rien ne rentre plus dans les formules de l’empirisme protectioniste que l’expédient des traités de commerce. Les questions de tarifs ont en outre un côté fiscal ; les douanes sont une des sources du revenu public, et en liant la construction de leurs tarifs à une obligation internationale, les nations et les gouvernemens aliènent une portion de leur indépendance financière. L’argument de M. Pouyer-Quertier contre la liberté commerciale se présentant sous la forme d’un traité a donc une grande force.

Nous avions toujours redouté nous-mêmes que ces inconvéniens d’un traité de commerce ne fussent une cause d’impopularité en France pour les