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n’a plus de massue, il a ses poings, qui valent bien autant. Ce n’est pas seulement par les traits extérieurs que l’athlète se sépare des autres hommes, c’est aussi par son langage, par ses mœurs et par son genre de vie. Les membres de la confrérie ont une langue ou plutôt un argot à eux dont on chercherait vainement les termes dans le dictionnaire du docteur Johnson. Le sang qui coule est pour eux du claret, la tête est une noisette, le front est un frontispice, le nez est une conque, les cheveux sont de la laine, le ventre est la corbeille à pain, etc.[1].

En dehors du ring, les querelles des boxeurs sont assez rares. Je citerai le seul de ces cas peu nombreux, assure-t-on, qui soit venu à ma connaissance. Tom Sayers et Jem Mace s’étaient rencontrés dans le bar-room d’un hôtel de Liverpool, à un moment où il y avait entre eux des motifs de jalousie ; ils entamèrent une explication vigoureuse. Encore la colère de Sayers s’évapora-t-elle bien vite dans l’action, et à peine eut-il assuré la défaite de son rival qu’il lui témoigna toutes ses sympathies. Aujourd’hui ces deux braves lutteurs voyagent ensemble comme Castor et Pollux et sont les meilleurs amis de la terre. Ainsi-que tous les hommes frappés au physique et au moral par un cachet particulier, les fighting men se recherchent entre eux, et cet isolement de la société profane fortifie encore de jour en jour le caractère qui les distingue. Beaucoup de pugilistes célèbres tiennent en même temps un hôtel ou un public house, — excellente spéculation, car la présence au comptoir d’un des soleils du ring attire bientôt toutes les étoiles secondaires, étoiles altérées, dit le proverbe, et qui aiment à se baigner le soir dans les flots d’ale et de porter. Quand le lutteur n’a pas d’autre profession, il se rend volontiers vers quelque parlor où il a sa place marquée et où il passe une bonne partie de la journée, moins pour boire (il est généralement sobre) que parce qu’il trouve là une société choisie, c’est-à-dire un cercle de confrères et d’initiés. Ces hommes ont le plus souvent une grande idée d’eux-mêmes; aucune supériorité ne se prouve en effet plus nettement que celle de la force physique; ensuite leur vanité se trouve singulièrement flattée par certains journaux de sport qui distribuent leurs portraits et les comparent aux chevaliers des anciens temps. Si l’athlète a ses défauts, il a aussi

  1. Ce bas langage sert du moins à couvrir du voile de la métaphore ou de l’allégorie certains détails qui nous révolteraient, s’ils étaient exprimés dans l’idiome des corinthiens (c’est ainsi que les hommes du métier, fancy, appellent les profanes). S’agit-il par exemple de dents enlevées ou arrachées par un coup de poing, on dira, avec tous les ornemens du style figuré, que « les ivoires ont été extraits sans l’aide de procédés mécaniques. » Les yeux ont-ils disparu sous l’enflure des paupières et par suite de contusions, on trouvera plus agréable de raconter que « les optiques se sont éteintes sous l’arcade du frontispice. »