Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/665

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pour la première fois par M. Leroux de Lincy dans son excellente édition de l’Heptaméron réduisent à rien la valeur de cette tradition historique. Le duc d’Alençon mourut plus d’un mois après son arrivée à Lyon ; il fut emporté en cinq jours par une pleurésie, et l’on constate dans le document dont je viens de parler que Marguerite ne cessa de lui prodiguer les soins les plus tendres, que sa mère ayant voulu lui épargner la douleur de le voir mourir, elle refusa de le quitter et le tint dans ses bras en lui montrant un crucifix jusqu’à ce qu’il eût rendu le dernier soupir. Quand elle parle de lui à son frère, rien n’indique que la sœur pas plus que le frère aient gardé de sa conduite à Pavie un souvenir amer et irrité. Au contraire, en apprenant à François Ier la maladie du duc d’Alençon, en lui exprimant combien ce dernier regrette de n’avoir pu partager la captivité du roi, en lui faisant prévoir sa mort possible, Marguerite croit devoir ajouter : « Je vous supplie que pour nul regret tant de lui que de celui que vous me sentirez avoir ne vous en donner ennui, et soyez sûr que, quoi qu’il advienne, j’espère que Dieu me donnera force de le porter pour garder Madame (Louise de Savoie) d’ennui. » Et quand la mort de son mari est venue la frapper au milieu des désastres de la France, qui exigent qu’elle surmonte sa douleur pour ne point troubler la fermeté de sa mère, la duchesse s’excuse en quelque sorte auprès de François Ier d’avoir succombé d’abord à son chagrin avant de le dompter. » Ne doutez, lui écrit-elle, que, passé les deux premiers jours que la contrainte me faisait oublier toute raison, jamais depuis Madame ne m’a vu larme à l’œil ni visage triste, car je me tiendrais trop plus que malheureuse, vu que en rien ne vous fais service que je fusse occasion d’empêcher l’esprit de celle qui tant en fait à vous et à tout ce qui est de vous. » A coup sûr, ce n’est point là le langage d’une femme qui n’a jamais éprouvé (comme tant d’écrivains l’ont répété l’un après l’autre) que du mépris pour son premier mari.

Quant au second, on comprend plus difficilement encore qu’un historien contemporain, sans nous dire où il avait appris cette nouvelle, nous ait affirmé que Marguerite l’avait épousé par obéissance pour son frère et en pleurant. Ce second mariage passe au contraire plus généralement pour avoir été de la part de Marguerite un mariage d’inclination. Le jeune roi de Navarre, Henri d’Albret, était né, il est vrai, sans royaume, ou du moins dépouillé de celui dont il portait le nom ; mais François Ier, en l’acceptant comme époux de sa sœur, promettait (ce qu’il ne tint pas) de lui faire restituer la Navarre. Henri d’Albret avait été élevé à la cour de France. C’était un brillant chevalier qui, fait prisonnier avec le roi à Pavie, après avoir héroïquement combattu à ses côtés, avait eu l’esprit de s’échapper de sa prison par un stratagème audacieux. Ce prince, beau, aimable