Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/670

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d’un obscur chiffon de papier qu’elle n’aurait point écrit, et qui lui serait attribué par erreur.

Mais il est temps de soumettre au lecteur ce fameux document, en l’acceptant tel que l’éditeur l’a déchiffré et en modifiant seulement un peu la ponctuation qu’il a adoptée ; il n’y a aucune ponctuation dans l’original, et l’on verra tout à l’heure que M. Génin arrange parfois cette ponctuation d’une manière plus conforme à son interprétation qu’à l’exactitude du sens. Cette lettre étant par elle-même très obscure, ce serait l’obscurcir encore que de la reproduire avec son orthographe très bizarre. La voici avec l’orthographe moderne, sauf un mot, dont le sens est douteux et que par conséquent il importe de reproduire’ exactement tel qu’il est écrit dans l’original.


« Sire, ce qu’il vous plut m’écrire que en continuant vous me feriez connaître, m’a fait continuer et davantage espérer que vous ne voudriez laisser votre droit chemin pour fuir ceux qui, pour principal de leur heur, désirent vous voir. Encore, que de mal en pis mon intention soit perscripte, si ne vous faudra jamais l’honnête et ancienne servitude que j’ai portée et porte à votre heureuse bonne grâce. Et si l’imperfection parfaite de cent mille fautes vous fait dédaigner mon obéissance, au moins, sire, faites-moi tant d’honneur et de bien que de n’augmenter ma lamentable misère en demandant expérience pour défaite, là où vous connaissez sans votre aide l’impuissance, comme vous témoignera une enseigne que je vous envoie[1] ; ne vous requérant pour fin de mes malheurs et commencement de bonne année, sinon qu’il vous plaise que je vous sois quelque petit de ce que infiniment vous m’êtes et serez sans cesse en la pensée. En attendant, cet heur de vous pouvoir voir et, parler à vous, sire, le désir que j’en ai me presse très humblement vous supplier, que si, ce ne vous est ennui, le me faire dire par ce porteur, et incontinent je partirai feignant autre occasion. Et n’y a ni fâcheux temps, ni pénible chemin qui ne me soit converti en très plaisant et agréable repos, et si m’obligerez tant et trop à vous, et encore davantage, s’il vous plaît ensevelir mes lettres au feu et la parole en silence. Autrement vous rendriez

Pis que morte, ma douloureuse vie
Vivant en vous de la seule espérance,
Dont le savoir me cause l’assurance,
Sans que jamais de vous je me défie.
Et si ma main trop facilement supplie,
Votre bonté excusera l’ignorance,
Pis que morte.
Par quoi à vous seul je dédie
Ma volonté et ma toute-puissance.
  1. On donnait ce nom d’enseigne, au XVIe siècle, à des vers, à des dessins, à des figures emblématique qu’on envoyait pour exprimer, l’état de son esprit ou de son âme. François Ier et Marguerite s’envoient de temps en temps des ballades avec des figures de saints ou de saintes.