Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/689

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loin sans oser montrer leur volonté ? — J’appelle parfaits amans, lui répondit Parlamente, ceux qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit beauté, bonté ou bonne grâce, toujours tendant à la vertu, et qui ont le cœur si haut et si honnête qu’ils ne veulent pour mourir mettre leur fin aux choses basses que l’honneur et la conscience réprouvent, car l’âme, qui n’est créée que pour retourner, à son souverain bien, ne fait tant qu’elle est dedans ce corps que désirer d’y parvenir… »

Il se pourrait que la reine de Navarre eût voulu se représenter elle-même à deux âges de sa vie, en se dédoublant en quelque sorte dans les deux personnages de dame Oisille et de Parlamente. J’ai plus de peine à admettre, avec le dernier éditeur de l’Heptaméron, que le gentilhomme Hircan, qui figure dans l’Heptaméron comme l’époux de Parlamente, soit la personnification du duc d’Alençon, premier mari de Marguerite, et qu’en même temps le gentil chevalier Simontault, qui dans l’Heptaméron soupire pour les beaux-yeux de Parlamente, représente Henri d’Albret, le second mari de Marguerite. Pour établir que la reine de Navarre a eu cette idée, un peu subtile et forcée, de mettre en scène ses deux maris en rendant la vie à celui qui était mort depuis plus de quinze ans au moment de la composition de son ouvrage, et en transformant le second en un amant malheureux, il faudrait des preuves, tandis que l’éditeur de l’Heptaméron n’allègue ici que des conjectures très vagues. Quels que soient du reste les personnages réels déguisés sous ces noms fictifs, il importe moins de les connaître que de constater par leur intervention la vraie physionomie de l’ouvrage où ils figurent. dès que l’Heptaméron n’est plus l’expression des idées et des sentimens d’un seul écrivain, qu’il est plutôt une sorte de tableau des habitudes et des formes de la conversation au XVIe siècle entre gens de cour, ce recueil prend un aspect plus intéressant pour l’histoire littéraire dans ses rapports avec l’histoire des mœurs, et en même temps la responsabilité morale de l’honnête princesse qui l’a rédigé se trouve diminuée à mesure que diminue la part d’invention qu’on doit lui attribuer.

L’Heptaméron représente pour la France la première période de cette histoire qu’un auteur de nos jours a appelée l’histoire de la société polie. Une grande dame du moyen âge n’aurait jamais rédigé un recueil de ce genre. La vie d’isolement que menaient les femmes à cette époque ne les empêchait pas d’écouter ou de lire des récits plus ou moins licencieux. Non-seulement les fabliaux que leur récitaient les trouvères se distinguaient par la crudité des tableaux et des expressions, mais même, parmi les romans du moyen âge les plus empreints de l’exaltation chevaleresque, on rencontre, bien souvent des passages où l’amour est peint avec une naïveté brutale.