Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/887

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

ces droits de pure abstraction et les renvoyant à l’homme dans les espaces imaginaires qu’il habite. Qu’il y prenne garde : il fait là le procès au christianisme, qui se pique apparemment d’universalité, qui en tire son nom parmi nous. Est-ce que le christianisme n’a pas révélé les devoirs de l’homme en général ? Est-ce qu’il ne professe pas des dogmes pour tous, des commandemens à l’adresse du monde entier ? C’est un fait notoire et glorieux : en même temps qu’il prêche l’Évangile dans toutes les capitales de l’Europe, il a des missionnaires porteurs de la même nouvelle en Chine et au Cap, parmi les Esquimaux et dans l’Océanie. Or ces espaces sont-ils imaginaires ou ces dogmes fantastiques ? Stipuler et réserver, comme fait M. de Maistre, la diversité, l’inégalité politique parmi les hommes, c’est chose étrange, quand d’autre part on les croit capables de l’unité religieuse. Pourquoi traiter l’homme d’une manière si différente dans deux cas où il s’agit également du juste et du vrai ? Est-ce que la morale n’est pas le fonds commun où reposent la religion et la politique ? Si les circonstances de climat et de mœurs ne diminuent en aucun lieu le devoir humain, pourquoi leur serait-il donné d’attenter aux droits humains ?

L’inadvertance du christianisme est qu’il n’applique pas aux relations politiques des hommes les grands principes dont il leur apporte la nouvelle : il ne fait pas aux souverains la leçon de fraternité, il ne compte pas la charité parmi les vertus de gouvernement, il ne nomme même pas ces vertus, et la morale qu’il enseigne est une morale purement privée. C’est la gloire immortelle de l’esprit français d’avoir achevé la théorie, y ajoutant même la puissance des œuvres. Prodigieux esprit, d’une ardeur et d’une netteté qui emportent l’action ! Il n’habite pas un brouillard allemand : comme il a l’éclair, il a le coup de foudre, dont on voit les marques çà et là parmi certains trônes et certaines théocraties. Je constate cette puissance d’action, moins pour glorifier telle colonne ou tel arc de triomphe que pour marquer la puissance de l’idée, de la conviction française. Joad l’a presque dit : « La foi qui prend les armes est une foi sincère. »

Il faut que je m’arrête un instant ici pour répondre à une impatience, à un soulèvement du lecteur, qui va peut-être trouver qu’on lui parle sans fin des propriétés théoriques et philosophiques de l’esprit français, comme s’il n’y avait que la France au monde pour être douée de la sorte… Et les Allemands ? Certes je ne nie pas les Allemands en tant que philosophes ; mais chacun plane à sa manière, et la France, sur ces hauteurs mêmes de la pensée, a des voies qui lui sont propres. Elle philosophe comme une race sociable, c’est-à-dire très adonnée au point de vue théorique, mais pour y considérer la société encore plus que le cosmos, tandis qu’ailleurs l’enchantement