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M. de Cavour avait toujours eu à son commandement d’énormes majorités, qui lui avaient servi d’un côté à maintenir son autorité personnelle près du roi Victor-Emmanuel, de l’autre à fortifier sa position à l’étranger, surtout vis-à-vis de la France, en lui permettant de peser d’un poids plus lourd dans les négociations pendantes au sujet de la question romaine. M. Ricasoli voulut obtenir, comme son prédécesseur, des majorités à peu près unanimes. On le vit donc tantôt mettre le marché à la main au corps législatif avec trop de rudesse peut-être, tantôt laisser au contraire flotter sa politique dans un vague intentionnel qui lui permît de grossir démesurément le chiffre de ses adhérens. En agissant autrement, il aurait sans doute pu former et discipliner une majorité suffisante pour soutenir son cabinet. Sa situation ministérielle aurait été moins imposante en apparence, mais en réalité plus solide. Il ne l’essaya même pas. Nous désirons nous tromper en pensant que M. Ricasoli commettait une autre imprudence, lorsqu’il annonçait trop souvent en termes trop précis et comme très prochaine, à la tribune du parlement italien, l’évacuation de la cité pontificale par les troupes françaises. Il n’est pas sage de surexciter légèrement les espérances d’un peuple. Il faut se garder de tirer à vue sur l’avenir de ces terribles lettres de change que le signataire n’est pas toujours libre d’acquitter. En cette occurrence, M. Ricasoli avait le malheur de blesser le gouvernement français, et pour lui plus que pour un autre cela était aussi un danger. Entre les cabinets de Paris et de Londres, il y a toujours eu, il y aura toujours malheureusement, quelle que soit la cordialité réelle ou simulée de l’alliance générale des deux gouvernemens, une petite rivalité quotidienne et de détails, une lutte souterraine et mesquine qui, à peu près partout en Europe, divise sur place, comme en deux camps opposés, les représentans de la France et de l’Angleterre. Cette division au milieu même de l’accord compose toute l’histoire de la diplomatie contemporaine. C’est elle qui tient en suspens les destinées de l’Orient, c’est elle qui a si souvent entravé la marche du gouvernement constitutionnel de l’Espagne, c’est elle qui a suscité tant de crises dans le petit royaume de Grèce. Elle deviendra de plus en plus flagrante en Italie, où déjà elle a porté des fruits amers. Bien sots étaient à coup sûr les gens qui à Turin voulaient absolument voir dans M. Ricasoli le partisan exclusif de l’Angleterre, ou dans M. Rattazzi le représentant avéré de la politique impériale. On ne saurait les classer ainsi l’un et l’autre sans les calomnier tous deux également, car ces deux hommes d’état sont avant tout d’excellens patriotes italiens, uniquement dévoués aux intérêts de leur pays. Il n’en est pas moins vrai que, par ses antécédens, par sa situation sociale, par quelques-uns des traits de son