Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 42.djvu/473

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l’année. Shaftesbury avait, au mois de janvier, publié les Moralistes, rapsodie philosophique. C’est un dialogue, lointaine imitation de Platon, où la tentative de montrer de l’imagination se laisse trop apercevoir. Palémon et Philoclès sont des seigneurs anglais qui vont en carrosse se promener au parc de Saint-James et devisent, en se promenant, de l’amour des belles (sic) et de la philosophie. Puis ils se rendent à la campagne auprès de Théoclès, sage enthousiaste qui s’est guéri de tout scepticisme, grâce à la philosophie qui prouve en l’épurant ce que la théologie suppose en l’altérant. Là les trois interlocuteurs, Somers si l’on veut, Pembroke et Shaftesbury, dissertent dans le sens des doctrines de ce dernier, et dialoguent sans se contredire sur le sujet ordinaire, la recherche du bien. Ils le retrouvent, suivant la coutume de l’auteur, dans l’ordre universel ou divin, et des descriptions brillantes du ciel et de la terre montrent que le bon lui apparaît volontiers sous la forme du beau. Cet ouvrage, le plus orné de ceux de Shaftesbury, n’en est pas pour cela le meilleur, et quelques pages écrites d’un style noble et harmonieux ne surmontent pas la froideur d’un dialogue languissant, qui manque de mouvement dramatique ou dialectique. C’est une suite de morceaux plaqués dans un cadre invraisemblable, et dont l’unique but est de reproduire ou de défendre, par la voix de personnages fictifs, les principes de l’auteur. On voudrait qu’il eût moins cherché la distinction de la forme, et compté davantage sur la vérité du fond, car on trouverait encore beaucoup de vérité dans ce lieu-commun d’optimisme, qui n’était pas alors un lieu si commun. Pope et Bolingbroke n’avaient pas encore vulgarisé des idées que Shaftesbury puisait dans une philosophie plus élevée que la leur. Aussi Leibnitz, en y retrouvant les siennes sur ses vieux jours, se prit-il d’admiration pour un ouvrage qu’il n’avait pas inspiré.

Le Sensus communis, essai sur la liberté de l’esprit et de la plaisanterie (humour), qui parut au mois de mai 1709, est au fond une défense de la thèse soutenue dans la Lettre sur l’Enthousiasme. Littérairement, politiquement, l’auteur revendique tous les droits de la libre discussion, et elle n’est libre que si elle est au besoin piquante. La raillerie est l’arme naturelle du sens commun, et elle lui sert également contre le scepticisme et contre les systèmes. C’est à celui de Hobbes surtout qu’il adresse toutes ses attaques, et tandis que l’autorité ne fait en tout genre que des hypocrites, il montre que l’esprit, même dans ses jeux, peut servir à réhabiliter toutes les vérités que la tyrannie ne sert qu’à décrier. Ce morceau est un des plus vivement écrits de l’auteur, et au milieu de beaucoup de traits contre les philosophes, il est rempli de bonne philosophie.

Il y a plus de confusion et d’affectation dans un traité que Shaftesbury publia peu après son mariage, le Soliloque ou Avis à un auteur