Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 42.djvu/961

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sur nos frères de Galicie, et dans leur sang répandu n’oubliez pas le sang slave qui crie vengeance ! »

Il y avait bien des choses dans ce manifeste plein d’une sombre passion. Il y avait d’abord sans doute l’indignation excitée par les événemens du moment ; mais il y avait encore, on le voit, tout un système de panslavisme vengeur, et cette théorie elle-même cachait surtout la haine de l’Allemand, plus forte que la haine du Russe dans bien des cœurs polonais, la haine et le ressentiment contre l’Occident pour ses froids abandons et son indifférence, et c’est même ce qui faisait que cette proposition de suicide par l’abdication ressemblait encore à du patriotisme. C’est au moment où se préparaient ces scènes de Galicie, on s’en souvient peut-être, que s’engageait entre Slowaçki et Krasinski une polémique ardente, où le premier jetait ironiquement au poète anonyme le nom de fils de noble, et c’est en ramassant ce nom de fils de noble que le marquis reproduit encore aujourd’hui dans sa brochure récente les mêmes sentimens qu’il exprimait en 1846. « C’est un malheur, dit-il, que nous n’ayons pas su mourir sur la terre natale et que les débris des drapeaux martyrs aient été en exil mendiant la pitié chez des nations de Crésus. Les nations riches ont entendu des plaintes larmoyantes, et ont fait attendre leur pitié à la porte des seigneurs. Une nation de héros a voulu trouver une noblesse chevaleresque chez des épiciers et des marchands de flanelle, et ceux-ci ont dédaigné un héros en lambeaux qui n’a pas su mourir sur le champ de gloire. »

Ce que ce sentiment avait de caractéristique lorsqu’il éclatait dans sa première expression en 1846, c’est qu’en étant l’élan spontané d’une âme soulevée par l’indignation, il s’élevait à la hauteur d’un calcul, d’une politique. Que la destinée faite à un pays partagé entre trois maîtres eût amené cette préconisation de la doctrine de l’anéantissement volontaire au profit d’un des partageans dans une pensée vengeresse, c’était, sans nul doute, la marque d’une situation violente et extrême ; cette manifestation inattendue était aussi le signe d’une nature pleine d’elle-même, ne tenant aucun compte de l’opinion, s’inquiétant peu d’être suivie, pourvu qu’elle fît acte de force et d’éclat. Si le marquis Wielopolski n’eût rompu qu’avec le parti démocratique, ce n’eût été rien; mais c’était avec la nation elle-même qu’il rompait. Il avait désormais son attitude, sa doctrine, il avait remporté une de ces victoires comme il les aime : il était seul. Une fois dans cette voie, il y est resté. Un jour encore cependant, en 1848, il se laissait aller à la tentation d’entrer dans les mouvemens de cette époque, il se mêlait de très près aux affaires de Hongrie, et il trouvait d’autant plus de facilité à s’y mêler qu’il était le beau-frère du général Dembinski, chef momentané de l’armée