Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 44.djvu/866

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d’ailleurs rester toujours neutres dans la guerre qui se poursuivait entre les rebelles et les impériaux. On eut ainsi bien des occasions de visiter la capitale de la rébellion, de voir ces Taï-pings chez eux, d’étudier leurs mœurs et de connaître leurs projets. Il faut le dire, la seconde ville de la Chine n’était plus qu’un tombeau, sa plus riche province qu’un désert. Cette insurrection, qui comptait dans son sein des millions d’hommes, qui devait régénérer le peuple chinois, était complètement dévoyée : elle aboutissait misérablement au meurtre, au viol et à l’incendie. De Nankin, leur position centrale, des bandes de trente ou quarante mille rebelles rayonnaient dans toutes les directions, semant partout la terreur et la désolation, faisant fuir devant elles les soldats impériaux, détruisant tout, et, sans souci du programme primitif, ne rétablissant ni les anciennes mœurs, ni les vieilles traditions, ni les maximes des sages.

Bientôt, à leur exemple, d’autres bandes de révoltés, sans relations les unes avec les autres, se répandirent dans les grandes provinces de la Chine ; mais les Taï-pings restèrent et ils sont encore les plus redoutables par leur nombre et leur position stratégique. Ils sont aujourd’hui complètement maîtres des cours du Yang-tse et du Canal-Impérial, ces deux artères de l’empire, les grandes voies d’écoulement de tout le commerce de ce pays, et ils en interdisent la navigation à toutes les jonques qui ne sont pas de leur parti. Déjà, vers la fin de l’année 1861, la marche des rebelles vers la mer se dessinait nettement. Soit audace, soit instinct politique, ils s’avançaient vers les grands ports ouverts aux" Européens malgré leurs promesses de s’en tenir éloignés de quarante milles. Leur plan était évidemment de s’emparer des débouchés du Yang-tse, de sortir de l’espèce d’île où ils étaient enfermés au centre de l’empire et d’en finir avec cet isolement qui nuisait à leur expansion. Ils cherchaient enfin des alliés sûrs dans les pirates qui pullulent sur les côtes de Chine, et aspiraient aussi à se rapprocher du commerce européen, qui peut seul leur fournir des armes et des munitions.

Tout semblait les encourager dans cette voie : d’un côté le peu de résistance qu’ils rencontraient de la part des populations et des soldats impériaux, et de l’autre l’inaction dans laquelle la politique des ministres de France et d’Angleterre maintenait les forces alliées. En effet, tant que les rebelles se tinrent au centre de l’empire, nous n’avions aucun droit d’intervenir contre eux, malgré leurs progrès évidens, sans l’approbation du gouvernement impérial. Le prince Kong déclinait toutes les offres de service, alléguant que ses mesurés étaient prises, que de grandes victoires avaient été déjà remportées, que notre intervention le gênerait et diminuerait le prestige de son souverain. Pris entre les rebelles et les étrangers, le prince semblait ménager les premiers en haine des seconds. Espérait-il