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« Dites ce que vous voudrez et riez tout à votre aise ! m’écriai-je impatienté ; vous ne pouvez pas me prouver que vous dites ce que je crois entendre : donc vous n’êtes que des illusions, et je vous souhaite le bonsoir ! »

Et j’allais ramasser mon sac et mon bâton pour m’en aller ; mais je ne pus faire un mouvement, et je reconnus avec stupeur que j’étais enchaîné là par une force magique.

« Mon petit ami, reprit alors la nymphe invisible, il ne t’est pas possible de prouver que c’est moi qui te rends immobile ; donc tu ne l’es pas : lève-toi donc, et va-t’en ! »

Mais je ne pouvais m’en aller, et je me plaignis de l’ironie et de la cruauté de la magicienne.

« Allons, dit-elle, j’ai pitié de toi ; je te rendrai ta liberté quand tu auras compris ce que dit le ruisseau. Tu l’as voulu, tu t’es obstiné. Tu as prétendu qu’avec un peu d’intelligence et beaucoup de patience on en viendrait à bout : essaie ! Dès que la vraie parole se formulera dans ton esprit, tu n’auras pas besoin de m’en faire part. La vérité te délivrera toute seule et sans mon aide, puisqu’elle sera en toi.

— Par pitié, m’écriai-je, ne mets pas à ma liberté cette condition que j’aime mieux reconnaître impossible ! Je resterais là cent ans que je ne trouverais peut-être que des chimères !

— Alors renonce à la poésie et jure que tu ne chercheras plus rien en dehors de la science. Jure de ne plus écouter que le langage des êtres qui savent formuler leurs besoins, leurs sentimens ou leurs idées. Allons, jure !

— J’aime mieux chercher, répondis-je en me grattant l’oreille.

— À ton aise ! reprit-elle ; mais je te retire aussi la parole, car je ne veux pas que tu ennuies mon ruisseau par de sottes questions. »

Je restai seul, muet, paralysé, et, sauf l’âme, tout semblait mort en moi.

Cette situation n’ayant rien d’agréable ni de rassurant, je résolus de sonder le problème, dussé-je n’en jamais sortir, pour conjurer du moins l’ennui de ma captivité.

En ce moment, chose bizarre, je me sentis tout à coup devenir fort sceptique. « Je sais fort bien, me disais-je, que je n’ai ni vu ai entendu la nymphe, qu’elle n’existe pas, et que par conséquent elle n’est pour rien dans l’état bizarre où je me trouve. C’est mon imagination surexcitée qui est cause de tout ceci, et le vrai remède est de trouver dans ma raison une formule de délivrance. Mon rêve de tout à l’heure disait quelque chose de très logique : « Quand la vérité luira en toi, le vertige se dissipera de lui-même. » Cherchons