Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/352

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


identiques. C’est ainsi qu’on pourrait comprendre qu’au début de la création un très petit nombre de prototypes, doués d’une plasticité remarquable, aient en peu de temps pu donner à la matière organisée les formes les plus nombreuses et les plus différentes. Quant à ces prototypes mêmes, ils ne peuvent être que l’œuvre d’une force qui a associé sous des formes nouvelles les élémens de la matière inorganique; cette force, qui est toujours en jeu autour de nous, qui renouvelle sans cesse la population de notre planète, qui remplace les individus par les individus, les espèces par les espèces, les genres par les genres, n’est autre que la vie. Comme toutes les forces, comme la gravitation, comme le magnétisme, on la nomme sans pouvoir la définir : il faut se contenter d’en étudier les manifestations sans tenter d’en connaître le principe; mais, pas plus qu’on ne peut douter de la gravité, parce qu’on ignore quelle est cette affection mystérieuse qui pousse les corps les uns vers les autres, on n’a le droit de nier l’existence d’une force qui ne peut être assimilée à aucune autre qui nous soit connue, et qui préside à la naissance, au développement et à la mort même de tout être organisé. Si l’on ne peut expliquer la fermentation du sucre à l’aide des forces ordinaires de la physique et de la chimie, comment pourrait-on conserver la téméraire espérance d’expliquer ainsi les prodiges du règne animal et du règne végétal? L’embaumement peut défendre les tissus et les organes d’un cadavre contre les agens de la putréfaction; mais ces tissus perdent bientôt leur structure, la peau jaunit et se ride. Cette masse livide se retire et se contracte lentement; elle se conserve dans une sorte d’équilibre artificiel, lentement brûlée par l’air, jusqu’au jour où une main indiscrète fait tomber en poussière ce vain et frêle édifice. La nature tôt ou tard reprend ses droits, et l’homme ne peut lui dérober longtemps sa proie. La physiologie s’égare donc quand elle cherche à fonder l’explication des phénomènes vitaux sur le simple jeu des forces physiques et chimiques : il faut de toute nécessité admettre qu’il y a une force vitale; malheureusement la faiblesse de l’esprit humain nous réduit dans nos vocabulaires à employer le même mot pour désigner les effets de cette force aussi bien que la force elle-même. Par la vie, nous entendons tantôt l’agent même de l’existence, tan- tôt l’ensemble des actes vitaux. Nous confondons ainsi l’effet et la cause; mais il ne faut point que cette confusion entre dans la science elle-même, et elle devra toujours distinguer les phénomènes de l’organisation de la force mystérieuse et supérieure qui les produit.


AUGUSTE LAUGEL.