Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 49.djvu/1033

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mais il en revient une bonne part au gouvernement. Tous les historiens de la révolution ont rendu justice à la liberté absolue qui régna dans les élections. Après avoir tout préparé, tout organisé, au prix de peines infinies, le gouvernement s’arrêta. Nulle part on ne vit son influence s’exercer sur les choix. Les baillis et les sénéchaux, dont l’autorité n’était guère plus que nominale, présidèrent avec une impartialité scrupuleuse. Intendans et gouverneurs se tinrent à l’écart. M. Louis Blanc lui-même admire l’attitude que garda le ministre. « Necker attendait, dit-il, le visage impassible, mais le cœur ému ; il avait voulu retirer sa main de ces urnes redoutables. » On n’avait pas encore inventé la théorie des candidatures officielles.

Je regrette que M. Chassin n’ait pas donné la liste complète des bailliages et sénéchaussées avec l’indication au moins approximative de leur population et de leurs contributions, le nombre et le nom de leurs députés, en y ajoutant sur chacun d’eux quelques détails biographiques. Alors seulement nous aurions eu le tableau fidèle du mouvement national. Nous possédons déjà un excellent livre, l’Angoumois en 1789, par M. Charles de Chancel. Ce que M. de Chancel a fait pour une seule province, il eût été bon de le faire pour toute la France, avec moins de détail sans doute, mais en insistant sur les points les plus importans. L’Almanach royal de 1790 contient la liste des députés par bailliages ; il ne s’agissait que de la compléter et de la développer. M. Chassin raconte à part les élections de Lyon et de Paris : c’est beaucoup sans doute, puisque Paris eut quarante députés à nommer et Lyon seize ; mais ce n’est pas tout. Même en ce qui concerne ces deux villes, le récit n’est pas complet, car le nom des élus y manque. Il eût été curieux de voir, par exemple, comment Sieyès fut nommé le dernier sur vingt par le tiers-état de Paris, et au moyen d’un véritable tour d’escamotage.

Le plus bel éloge des formes suivies pour les élections de 1789, c’est l’assemblée qu’elles produisirent. Jamais plus magnifique réunion d’hommes ne fit l’honneur d’un peuple libre. Le clergé comptait cinquante prélats dont huit archevêques, l’ancien évêque de Senez, M. de Beauvais, ce courageux prédicateur qui avait osé dire la vérité en chaire à Louis XV, et ces abbés, ces prieurs, ces simples curés, qui partageaient alors toutes les aspirations nationales, et qui devaient bientôt préférer l’exil et la mort à un serment contraire à leur conscience. Dans la noblesse, à côté d’un prince du sang, le duc d’Orléans, venaient vingt ducs ou princes, la plupart pairs de France ou destinés à le devenir, qui avaient déposé l’orgueil de leur rang pour briguer les chances de l’élection, et cette élite de jeunes gentilshommes des premières familles de France qu’animait la passion généreuse de la liberté. Dans le tiers-état, déjà supérieur par le nombre, plus de cent hommes éminens dans tous les genres, des avocats, des juges, des officiers municipaux, des commerçans, des propriétaires, des fermiers,