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REVUE. — CHRONIQUE.

vite ? » Vincent se tourne aussitôt vers la plantation, où il découvre la fillette tout au haut d’un mûrier. « Eh bien ! Mireille, vient-elle bien la feuilles ? — Ah ! peu à peu tout se dépouille. — Voulez-vous que je vous aide ? — Oui. » Pendant qu’elle riait là-haut, Vincent grimpa sur l’arbre comme un loir.

Il s’engage ici entre les deux amans un dialogue d’une grâce et d’une simplicité charmantes qui rappelle certaines scènes des romans grecs[1]. Après s’être questionnés sur leur famille et sur leur manière de vivre : « Ressembles-tu à ta sœur ? dit Mireille. — Qui ? moi ?… Il s’en faut ! elle est blondine, et moi je suis, vous le voyez, brun comme un puceron ; mais savez-vous qui elle rappelle, vous ? Vos têtes éveillées comme les feuilles du myrte, vos chevelures abondantes, on les dirait jumelles… — Ainsi tu me trouves jolie, répond Mireille, plus jolie que ta sœur ? — Beaucoup plus. — Et qu’ai-je donc de plus ? — Mère divine ! et qu’a le chardonneret de plus que le troglodyte grêle, sinon la beauté même, le chant et la grâce ? » Ce dialogue, d’une exquise fraîcheur, amène bientôt un incident qu’il est bon de connaître.

« Ils firent une halte dans leur travail, et, comme ils mettaient les feuilles cueillies dans le même sac, les doigts de la jeune fille rencontrèrent emmêlés les doigts brûlans de Vincent. Ils tressaillirent tous les deux de ce contact imprévu, et leurs joues se colorèrent de la fleur d’amour. La jeune fille retirant sa main du sac avec effroi : Qu’avez-vous ? une guêpe cachée vous a-t-elle piquée ? — Je ne sais, dit-elle à voix basse et en baissant le front… Et sans plus tarder chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille… Avec des yeux malins, ils s’épiaient à qui rirait le premier. » Quelle délicatesse ! On ne peut mieux exprimer les nuances de deux jeunes cœurs qui sont aussi purs que la lumière qui éclaire ce tableau d’une couleur vraiment antique. « Vois, vois, s’écrie Mireille… — Qu’est-ce ? répond Vincent. — Le doigt sur la bouche, vive comme une locustelle sur un cep, elle indique du bras un nid… Alors Vincent, retenant son souffle, plonge sa main dans un trou. — Qu’est-ce ? demande Mireille toute haletante. — Des pimparriens. — Comment ? — De belles mésanges bleues. » Mireille éclate de rire. — « Écoute, dit-elle, ne l’as-tu jamais entendu dire ? lorsqu’on trouve à deux un nid au faîte d’un mûrier ou de tout arbre pareil, l’année ne se passe pas que la sainte église ne vous unisse. Un proverbe, dit mon père, est toujours véridique.— Oui, réplique Vincent, mais il faut ajouter que cet espoir peut se fondre, si avant d’être en cage ils s’échappent. — Jésus mon Dieu ! prends garde ! — Ma foi, répond le jouvenceau,

  1. Le Chasseur ou Histoire eubéenne par exemple, conte moral de Dion Chrysostome, qui parut avant Daphnis et Chloé, et qui lui est supérieur par la franchise des peintures, la vérité du ton et la pureté des sentimens. On trouve d’intéressans détails à ce sujet dans l’Histoire du Roman de M. Chassang, maître de conférences à l’École normale.