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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

Robert prit les devans dès le matin. Il nous attendait au perron quand nous arrivâmes le soir, vers sept heures ; il m’aida à descendre de voiture et me conduisit à mon appartement. On avait, par son ordre, dressé le couvert dans le petit salon de travail qui précédait ma chambre à coucher. Les candélabres, chargés de bougies allumées, donnaient à l’appartement un air de fête. Je remarquai qu’on avait rempli les jardinières de mes fleurs préférées, et que des livres, choisis parmi ceux que j’aimais, étaient placés sur un guéridon, à portée de ma chaise longue. On apporta le souper. Robert et Louise renvoyèrent les domestiques et prirent plaisir à me servir eux-mêmes, attentifs à prévenir mes désirs et à m’épargner jusqu’à la fatigue d’un mouvement. Cette soirée est parmi les plus belles dont j’aie gardé mémoire. Je ne pouvais me résoudre à quitter mes deux amis et à prendre du repos ; je les retenais avec des instances d’enfant gâté ; je m’attachais à Louise ; j’inventais mille prétextes pour rester encore : il fallut pourtant se séparer.

Plusieurs semaines s’écoulèrent dans un état de délicieuse langueur ; ma faiblesse m’ôtait la faculté de penser et de me souvenir. Peu à peu cependant les forces revinrent, et avec elles un sentiment aigu de mon existence. Je commençai à observer ; tout naturellement ce furent Louise et Robert qui fixèrent d’abord mon attention : ils me semblèrent l’un et l’autre parfaitement heureux. J’essayai de m’en réjouir ; mais j’eus à lutter souvent contre des accès d’amer découragement qui me rendirent à charge à moi-même.

Ce fut dans ces dispositions que je revins à Paris. Louise et Robert, jeunes et beaux tous les deux, furent fêtés et recherchés du monde élégant : chaque soir, de nouveaux plaisirs les enlevaient à la famille. Je voulus d’abord les suivre ; mais cette vie bruyante et banale me fatiguait sans me distraire, et j’y renonçai bientôt. Je prétextai le mauvais état de ma santé, et, tandis que Louise et son mari brillaient dans des fêtes sans cesse renaissantes, je tins compagnie à mon oncle. C’est ainsi qu’obstinément repliée sur moi-même, je passai mes longues soirées d’hiver dans la contemplation de mon mal. L’altération visible de ma santé inquiéta ceux qui m’entouraient. Ils redoublèrent de soins ; mais la source du mal était inconnue et profonde, leurs efforts demeurèrent stériles.

Le printemps reparut ; les salons se fermèrent tour à tour, et la campagne rajeunie attira de nouveau ses hôtes inconstans : moi seule, je ne changeai pas. J’allais et venais, j’agissais, je riais même ; mais l’âme était absente. Tandis que mes forces semblaient renaître dans la paix embaumée des champs, au souffle rafraîchissant d’un air plus pur, mon être moral se dissolvait rapidement, aux prises avec ma secrète et unique pensée : les instincts égoïstes qui dorment dans l’âme se dressaient, chaque jour plus mollement