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altérer la qualité ou d’en diminuer la quantité, d’atteler la vache au chariot ou à la charrue, comme on le fait dans la plaine. La terre est cultivée pour elle, mais non par elle. Tout est dirigé dans l’exploitation en vue de lui fournir en hiver du fourrage sec, en été et en automne du fourrage vert et le pâturage. Pour elle, la prairie naturelle et artificielle s’est étendue dans une mesure inconnue à la région inférieure; pour elle, les constructions rurales se sont modifiées, ont pris une grande capacité. Le toit, posé à angle droit sur une aire excessive, s’élève à une hauteur démesurée, afin de ménager au-dessous un vide capable de contenir toute la provision nécessaire au troupeau pendant un long hiver. La grande construction se découvre fièrement au vent, à la pluie et au soleil, avec ses larges parois à claire-voie et son vaste couvert de bardeaux de sapin débordant sur les murs, à la mode des chalets suisses. Un côté du rez-de-chaussée est affecté à l’habitation de la famille, l’autre à l’étable, et au-dessus de l’étable est faire à battre, formée de lourds plateaux de bois. Les machines à battre n’ont pas encore pénétré dans ces vallées; l’usage du fléau est général. Quand il tombe à coups redoublés sur ces aires tendues comme la peau d’un tambour, tout le village retentit d’un bruit assourdissant, et la pauvre vache réduite à la stabulation tire à la crèche, ouvre de grands yeux étonnés, jusqu’à ce qu’elle soit habituée à ce roulement de tonnerre. On lui épargnerait ce dur apprentissage, si l’on posait faire sur le sol, comme cela se pratique ailleurs.

Deux races principales peuplent la Savoie, la race d’Abondance dans le nord et celle de Tarentaise dans le midi. Toutes les deux ont leur type primitif en Suisse, la première dans la race pie ou tachetée, connue sous le nom de fribourgeoise, la seconde dans la race brune ou unicolore, appelée Schwitz. Leur introduction dans les pâturages des Alpes remonte à l’époque des invasions barbares. La partie de la Suisse envahie par les hordes venues du Danube et de la Mer-Noire est occupée aujourd’hui par la race brune unicolore à muffle noir, qui rappelle celle des steppes, et la partie envahie par les peuples du nord est occupée par la race tachetée à mufle couleur de chair, qui rappelle celle du Jutland et des îles de la Baltique. En essaimant sur la Savoie, où elles ont rencontré des fourrages moins abondans qu’en Suisse, des croisemens et des soins moins intelligens, leur taille s’est abaissée, leurs formes sont devenues plus anguleuses, elles ont perdu de cette rondeur cylindrique et de cette finesse de poil si estimées des éleveurs; mais les caractères zootechniques primitifs sont demeurés d’une fixité remarquable. Ce qui les distingue des grandes races anglaise et française, c’est leur aptitude merveilleuse à transformer en lait la nourriture qu’elles re-