Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/127

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une façon fort aimable de refuser, et qui ne laissait pas même à Cicéron, tout mécontent qu’il était, le droit de se mettre en colère. Caton était donc un homme d’esprit à ses heures, quoiqu’au premier abord on ait quelque peine à le supposer. Son caractère s’était assoupli dans l’étude assidue qu’il avait faite des lettres grecques ; il vivait au milieu d’un monde élégant, et, sans le vouloir, il en avait pris quelque chose. C’est ce que nous fait soupçonner cette lettre spirituelle, et il faut nous souvenir d’elle et avoir soin de la relire toutes les fois que nous serons tentés de nous le figurer comme un paysan malappris.

Il faut avouer cependant que d’ordinaire il était raide et obstiné, dur pour lui-même et sévère aux autres. C’était la pente de son humeur ; il y ajouta par sa volonté. La nature n’est pas seule coupable de ces caractères entiers et absolus qu’on rencontre, et une certaine recherche d’originalité piquante, un peu de complaisance qu’on a pour soi-même font bien souvent qu’on aide la nature et qu’on l’accuse avec plus de vigueur. Caton était entraîné à ce défaut par le nom même qu’il portait. L’exemple de son illustre aïeul était toujours devant ses yeux, et son unique étude fut de lui ressembler sans tenir compte de la différence des temps et des hommes. En imitant, on exagère. Il y a toujours un peu d’effort et d’excès dans les vertus qu’on essaie de reproduire. On ne prend que les endroits les plus saillans de son modèle, et l’on néglige les autres, qui les tempèrent. C’est ce qui arriva à Caton, et Cicéron le blâme justement de n’avoir imité que les côtés rudes et durs de son grand-père. « Si vous laissiez prendre, lui dit-il, à l’austérité de votre sagesse quelques teintes de ses mœurs gaies et faciles, vos qualités en seraient plus agréables. » Il est certain qu’il y avait chez le vieux Caton une pointe de verve piquante, de gaîté rustique, de bonhomie railleuse que son petit-fils ne connaissait pas. Il ne prit de lui que la rudesse et l’obstination, qu’il poussa à l’extrême.

De tous les excès, le plus dangereux peut-être est l’excès du bien ; c’est au moins celui dont il est le plus difficile de se corriger, car le coupable s’applaudit lui-même, et personne n’ose le reprendre. Ce fut le défaut de Caton en toute chose de ne pas connaître de mesure. À force de vouloir être ferme dans son opinion, il se rendait inflexible aux conseils de ses amis et aux leçons de l’expérience. La pratique de la vie, cette maîtresse impérieuse, pour parler comme Bossuet, n’avait pas de prise sur lui. Son énergie allait jusqu’à l’obstination, et son honnêteté avait quelquefois le tort d’être trop scrupuleuse. Ce furent ces délicatesses exagérées qui l’empêchèrent de réussir quand il brigua les fonctions publiques. Le peuple était fort exigeant pour ceux qui lui demandaient ses suffrages. Pendant