Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/223

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lutte en rase campagne et se retirèrent dans les montagnes, laissant le vainqueur saccager le plat pays et enlever des milliers de captifs qu’il distribuait à ses soldats. Le négus choisit ensuite pour quartier d’hiver la place de Magdala, imprenable pour les Abyssins, sur la rive gauche du Bachilo : il en fit à la fois son arsenal et sa principale prison d’état, il y entassa des milliers de fusils qui, grâce à un long séjour et à un aménagement défectueux, sont aujourd’hui à peu près hors de service.

Théodore, quoique vainqueur, avait perdu la plus grande partie de son armée, et renonça provisoirement à ses vues sur les Ouollos. Un projet plus important l’occupait d’ailleurs tout entier. Les récits de notre compatriote Rochet d’Héricourt et du major Harris nous ont fait connaître ce royaume de Choa, fondé il y a un siècle et demi par un chef heureux qui profita de la faiblesse du gouvernement des négus pour démembrer l’empire et former une dynastie sur l’extrême frontière du sud-est. La politique militaire de Théodore II exigeait le retour à la monarchie de ce rameau détaché par les révolutions, et la circonstance était favorable. La mort avait frappé Sahlé-Salassié, prince habile, bien qu’il ne fut pas tout à fait le Salomon africain dont parlent les plus récens voyageurs. Son fils Melekot était loin de posséder son intelligence politique, ou plutôt cette bonhomie rusée qui cachait une énergie à laquelle les grands vassaux se gardaient bien de se heurter. Théodore marcha de Magdala sur Ankober, capitale du Choa, et Melekot vint au-devant de lui avec une armée nombreuse et aguerrie. La nuit qui précéda la bataille, Melekot mourut subitement. On eût pu faire bien des conjectures étranges sur cette mort opportune ; mais ce qui prouve que Théodore était à l’abri d’un soupçon d’empoisonnement, c’est que ce soupçon n’a jamais été exprimé dans un pays aussi méfiant que l’Abyssinie. Les nobles, consternés, se réunirent en conseil. Ils tenaient surtout à l’autonomie de leur petit état, et décidèrent qu’ils combattraient à tout prix, et que, pour prévenir l’impression fâcheuse de cet événement sur le moral du soldat, on aviserait à le cacher. Le lendemain matin en effet, les Choas marchèrent vaillamment à l’ennemi, précédés d’une litière fermée qui était censée abriter le roi souffrant ; ils se battirent admirablement, mais finirent par être écrasés. Théodore profita de la victoire avec une rapidité à laquelle les Abyssins n’étaient pas habitués : il escalada la formidable position d’Ankober, bâtie au sommet d’un pain de sucre où les chamois ne monteraient pas sans peine, annexa le royaume à son empire, mit un petit nombre de chefs influens aux fers, eut l’adresse de ne pas froisser les nobles secondaires, auxquels il laissa leurs charges et leurs commandemens, annula les traités conclus par Sahlé-Salassié avec la France.et l’Angleterre, et dirigea triomphalement