Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/311

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sottise, d’aucune difformité, qu’il ne les prenne pour lui. Il est éloquent, comme on sait : je parle d’un sot, et il se plaint ! Je parle d’un prêtre débauché ; il est laïque, et il se plaint ! Je parle d’un moine qui mendie et dérobe : il est riche, et il se plaint ! Je parle enfin d’un homme ridicule par la forme hideuse de son nez ; il se croit beau, et il se plaint ! Je ne pourrai plus rire de rien au monde, ni des larves, ni des hiboux, ni des monstres du Nil : j’offenserais Onasus de Ségeste ! »

L’approbation de Damase, dans cette lutte lui donnait du courage, et il aimait à couvrir ses doctrines d’une si haute garantie près des vrais, chrétiens ; mais il éprouvait parfois une appréhension involontaire en songeant à son cher troupeau de l’Aventin, qui pouvait ressentir quelque jour,1e contre-coup de ses propres misères. On retrouve dans une de ses lettres la trace de cette douce et fraternelle préoccupation. « Adieu, dit-il à une de ses pieuses correspondantes, je salue avec toi Blésille, Eustochium, la vierge Félicienne, tout le chœur des autres vierges, et votre église domestique, pour qui je tremble, alors même que je n’aperçois pour elle aucun danger. »


V

Les cris de triomphe sur la guérison de Blésille étaient prématurés : Blésille n’était point guérie, et l’effort suprême qui avait suspendu pour quelque temps le cours de la maladie acheva d’épuiser ses forces. Quatre mois après, on la vit retomber dans sa première langueur, et la fièvre la saisit de nouveau. Sa marche redevint chancelante ; sa tête tremblante, déjà couverte de la pâleur de la mort, avait peine à se soulever, et ses mains cherchaient encore l’Evangile ou quelque livre des prophètes, quand déjà ses yeux ne pouvaient plus lire. Elle rentra dans son lit pour n’en plus sortir ; l’arrêt cette fois était irrévocable. Blésille vit apparaître la mort sans regret ni frayeur ; son éclair de foi extatique avait illuminé pour elle les sombres abords du tombeau. Près de rendre l’âme, elle dit à ses proches rangés en cercle autour de son lit : « Priez le Seigneur Jésus qu’il me pardonne, parce que je n’ai pu accomplir ce que j’avais résolu. »

Quand on lui eut fermé les yeux, ses parens s’emparèrent de son corps qu’ils firent ensevelir, comme il convenait à une personne de sa qualité, et un voile broché d’or fut étendu sur son cercueil : contraste frappant entre ces funèbres splendeurs et l’humilité à laquelle elle avait voulu consacrer sa vie. On lui célébra des obsèques magnifiques, où toute la ville de Rome se porta, par intérêt