Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/416

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nous avons été engagés au-delà de ce que nous aurions voulu, et que si le corps législatif avait été appelé à donner son opinion lorsque la question était encore entière, il y aurait mis peut-être une certaine réserve. Tout au contraire il a été appelé à en connaître lorsque la question était déjà engagée, qu’elle avait absorbé déjà un grand nombre de millions, et qu’il en fallait beaucoup d’autres pour la continuer. Tous ces millions, il les a votés, comme il devait le faire, car, une fois le drapeau, français engagé, le patriotisme commandait de ne pas l’abandonner. Non-seulement il a voté les millions, mais il a donné deux fois un bill d’indemnité au gouvernement pour avoir, malgré le sénatus-consulte de 1861, engagé des dépenses sans l’adhésion du corps législatif. La politique a passé par-dessus toutes les barrières mises à l’ouverture des crédits supplémentaires. Le même fait se serait-il produit en Angleterre ? Évidemment non. Dès le premier jour, aussitôt qu’il aurait été question d’une expédition pouvant engager d’une façon si incertaine les finances et l’honneur du pays, la presse, le parlement auraient arrêté le pouvoir exécutif, ou plutôt la pensée de cette expédition ne serait pas même venue, comme l’a prouvé du reste la part que les Anglais y ont prise.

Si on me dit que l’expédition du Mexique est un accident tout à fait exceptionnel, qu’aussitôt finie on rentrera dans une ère de sagesse et de prudence où toutes les garanties en matière de finances auront leur efficacité, je répondrai que ce serait bien mal connaître l’esprit français que de croire qu’il pourra échapper aux nécessités d’une politique guerroyante, si on ne lui donne pas la liberté. Il n’y a que la liberté qui puisse assez occuper notre pays pour qu’on n’ait pas besoin de lui chercher d’autre diversion. L’Europe est aujourd’hui fort agitée, fort troublée ; on ne voit pas comment elle pourra échapper à une conflagration générale : eh bien ! dans notre humble opinion, elle se calmerait demain comme par enchantement, si les institutions politiques de la France devenaient plus libérales, et on serait étonné de la force conservatrice qui existe dans la liberté. Quel est le sentiment de l’Europe aujourd’hui ? Pourquoi s’agite-t-elle et se trouble-t-elle ? Pourquoi, quelque part qu’on aille, tous les yeux sont-ils tournés vers la France, toutes les oreilles tendues aux bruits qui en viennent ? Pourquoi ? Parce qu’on sent qu’il y a là une action politique qui dépend du souverain à peu près tout seul.

Nous admettons que l’empereur, a un grand sentiment de l’intérêt français, qu’il veut répondre aux vœux de la nation ; mais le peut-il toujours avec le système actuel ? Ce qu’il y a de plus difficile pour les souverains, lorsqu’ils ne sont pas éclairés par une presse libre, c’est de connaître la vérité ; généralement elle ne leur est pas dite par les conseillers qui les entourent, et si par hasard elle