Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/853

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les airs en un choc formidable. Que sont les fureurs de l’océan soulevant des vagues d’une trentaine de pieds contre des falaises de 200 pieds auprès de ces lames colossales de 4 à 5,000 pieds venant déferler contre un pic de 14,000 pieds, qu’ils ensevelissent sous leurs vapeurs condensées ? Les conflits des images et les tempêtes dans les hautes régions peuvent seuls donner une idée des cataclysmes du monde primitif, parce que l’atmosphère est le seul élément qui ait encore conservé la forme gazeuse qu’avaient autrefois l’eau et tous les corps, vaporisés alors par la chaleur et liquéfiés ou solidifiés aujourd’hui parle refroidissement universel.

Avant d’aborder le glacier, nous nous attachâmes, mes deux compagnons et moi, ainsi que les deux guides, à une longue corde, afin de pouvoir retirer des crevasses celui qui viendrait à y tomber. Payot s’avançait le premier, sondant le terrain avec son alpenstock (bâton des Alpes). Quelques jours auparavant, il était tombé une grande quantité de neige qui cachait les crevasses et rendait cette précaution nécessaire. La marche était fatigante. La surface de la neige, imparfaitement gelée, ne pouvait nous supporter, et nous y tombions jusqu’aux genoux à travers cette croûte légère de glace. Parfois on enfonçait jusqu’à mi-corps et l’on sentait ses pieds passer dans le vide ; mais avec l’aide de la corde on se retrouvait bientôt sorti de la fente, qui sans cela aurait pu nous engloutir. Nous nous élevions lentement sur une immense plaine de neige d’une blancheur éblouissante, très unie et à peine inclinée. Nous étions encore dans cette partie du glacier qu’éclairait la lumière du soleil sans rayons ; mais en approchant du col nous fûmes atteints par les rejaillissemens des vagues de vapeur qui s’y brisaient, et bientôt nous y fûmes complètement engagés. A l’instant même, nous ne distinguâmes plus rien ; nous étions plongés dans une brume épaisse d’une teinte lactée, et un givre aigu nous fouettait le visage. L’océan de nuages dont nous admirions naguère les mouvemens grandioses nous avait engloutis dans les tourbillons de ses flots. On ne voyait plus à deux pas devant soi. Payot nous guidait en suivant quelques traces encore visibles sur la neige. Tout à coup le son de la corne des Alpes retentit à notre droite. Nous nous dirigeâmes de ce côté. Une figure humaine d’abord, puis une hutte de pierres émergèrent du brouillard ; nous avions atteint le sommet du col. Ce grossier chalet, bâti sur un rocher, au milieu d’une mer de glace, comme sur un écueil de l’océan polaire, est pendant deux mois dégagé de neige ; mais nous l’y trouvâmes complètement enseveli, quoiqu’on ne fût qu’au commencement de septembre. Deux hommes y séjournent depuis juillet jusqu’en septembre, pour vendre quelques rafraîchissemens aux voyageurs. Grande fut notre surprise, en nous