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street, le ferry de Jersey-City, qui me dépose sur l’autre bord de l’Hudson, à la gare du chemin de fer de Philadelphie.

La grande ville des quakers s’étend au bord du Delaware, dans une contrée agricole, à peine accidentée par les ondulations de quelques douces collines. Quoique riche et somptueuse, son premier aspect est somnolent, silencieux, presque abandonné. Peu de voitures dans les rues ; tout le va-et-vient se fait dans les cars, tristes et disgracieux véhicules qui roulent lourdement sur deux rails avec un vilain bruit de ferraille. De grands squares plantés de charmilles coupent quelquefois l’uniformité de ses longues rues désertes, proprement alignées entre des maisonnettes roses qui ressemblent, avec leurs entablemens et leurs collerettes de marbre, à une file de jolies quakeresses en bonnet blanc. Cela est coquet, propre, décent, mais fastidieux et insipide. N’en croyez pas trop cette absence de mouvement et de bruit qui donne à ce quartier de la ville un air de cimetière : la vieille cité sommeille, mais elle n’est pas morte. Tournez l’angle de cette avenue, suivez l’une ou l’autre de ces deux grandes rues parallèles, Chestnut et Walnut-street, qui parcourent Philadelphie dans toute sa longueur, de la rivière à la banlieue, et vous êtes entouré d’un luxe de bon aloi qui, pour être moins pompeux que celui de New-York, n’en est que plus solide et plus sérieux. des magasins vastes, ornés avec art, auprès desquels ceux de Londres ou de Paris semblent des échoppes, de riches étalages d’étoffes, de livres, d’orfèvrerie, de hautes et monumentales maisons, s’alignent à perte de vue. Plus loin, Market-street (la rue du Marché), large voie bordée de maisons noircies et irrégulières, offre tout le mouvement, tout le tumulte industriel d’une ville commerçante et populeuse, et cette animation grandit à mesure qu’on descend vers le port. Philadelphie est la seconde ville de l’Amérique ; sa population dépasse 500,000 âmes. New-York, qui, tout compris, compte environ 1,500,000 habitans (900,000 dans la cité, 300,000 à Brooklyn, 300,000 à Jersey-City, Hoboken et autres faubourgs), est devenue en peu d’années le port et le marché de l’Amérique entière. Philadelphie est au contraire l’ancienne ville manufacturière et industrielle de l’est, et sa prospérité, déjà séculaire, n’augmente pas en proportion du rapide accroissement de sa rivale. C’est l’histoire de toutes les vieilles villes d’Amérique : elles reconnaissent avec peine la suprématie de leurs voisines récentes, et leur font une sourde guerre d’influence qui a souvent de bons comme de mauvais résultats. Cette émulation, jointe au patriotisme, a produit la grande entreprise qui depuis quinze jours met la ville en émoi : c’est une vente de charité au profit des soldats blessés. Tout le monde m’avait parlé de cette œuvre, qui était à la