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coutume de demander aux fictions. Aussi croyons-nous que le Récit d’une sœur pourrait précisément trouver son succès dans le piquant contraste que tout lecteur intelligent ne manquerait pas d’établir entre les sentimens qu’il révèle et ceux dont la mode, le scandale, nous forcent trop souvent à nous occuper. Le meilleur moyen de faire partager notre conviction sera peut-être de réunir ici quelques-unes des émotions ressenties pendant cette lecture.

Il est vraiment délicat de toucher, même pour les justifier, aux défauts d’un livre publié dans des conditions si particulières. Nous pouvons bien dire cependant que les défauts que tout lecteur y découvrira trouvent leur explication et leur excuse dans la tendresse fraternelle de l’auteur. Mme Augustus Craven, fille du comte de La Ferronnays, serviteur bien connu de la restauration [1], est en effet la propre sœur des personnages qu’elle introduit devant nous, et c’est presque autant son histoire que la leur qu’elle nous raconte. Ces émotions, ces joies et ces douleurs que d’autres qu’elle nous expriment, elle-même les a ressenties et partagées ; pour elle aussi bien que pour eux, les plus petites circonstances de son récit eurent autrefois un intérêt direct, une importance en quelque sorte personnelle, et sont restées associées dans sa mémoire aux souvenirs des fêtes et des deuils de la vie. Il ne faut donc pas s’étonner si son récit a quelque lenteur. Tout l’intéresse de ce qui concerne des morts chéris, car tout lui sert naturellement à ressusciter leurs images. Dans la moindre de leurs paroles, elle retrouve le son de leur voix ; dans le moindre de leurs billets, elle retrouve le mouvement de leur âme, et de mille circonstances qui pour un indifférent seraient stériles ou muettes s’échappent de doux fantômes visibles pour elle seule, auxquels elle sourit à travers ses larmes. Comment abréger ou élaguer ce qui possède un tel pouvoir d’évocation ? Un juge froid et indifférent pourrait seul pratiquer une opération aussi cruelle, et encore il est douteux qu’il là pratiquât avec succès. En effet Mme Craven ne serait-elle pas toujours en droit de lui dire que -sa prétendue clairvoyance n’est que le pire des aveuglemens, que s’il pouvait regarder avec ses yeux à elle, il verrait tout autrement ce que sa myopie élague ou rejette, et que dans des questions de cette nature c’est le cœur aimant qui a raison et le cœur indifférent qui a tort ?

L’histoire d’un bonheur longtemps et ardemment désiré, interrompu par la maladie presque en même temps qu’obtenu et bientôt après détruit par la mort, celle d’une conversion religieuse

  1. Il avait été ambassadeur de France à la cour de Russie, ministre des affaires étrangères en 1829, puis ambassadeur à Rome, où le surprit la révolution de 1830.