Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/963

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chères séductions. Naples ! je te dois les battemens les plus violens de mon cœur !

« Que de nuances renferme ce mot de volupté ! Qu’ai-je ressenti si vivement à Pise, sinon de la volupté ! Mais, ô mon Dieu ! celle-là devait vous être plus agréable ! D’où vient qu’à Pise vous étiez mêlé à tout ce que je sentais ? L’état de mon âme y était moins fiévreux. D’où vient qu’à Pise je rapportais tout à vous ? Je ne jouissais de rien sans vous. Et à Naples la beauté de ce qui m’entoure fixe mes sens, et mon âme s’arrête et se perd dans la beauté, de votre ouvrage. Pourtant, mon Dieu, vous ne condamnez pas non plus cette volupté. Elle s’humanise davantage, il est vrai, mais le cri de l’âme après s’être ébattue, après avoir tout traversé, n’en arrive pas moins jusqu’à vous, et faites, ô mon Dieu, qu’il n’en soit pas moins pur pour cela. La faute en est seule à cette nature si belle, si resplendissante ! Notre pauvre et faible cœur se perd dans tant de merveilles, et il ne vous cherche plus, parce qu’il croit vous posséder. »


Plaçons en regard de cette page d’Albert celle où Mme de La Ferronnays, sept ans plus tard, résuma les souvenirs que lui avait laissés son long séjour sur la terre des merveilles. Cette page prouve une fois de plus que les choses extérieures sont comme nous voulons les voir et comme notre âme sait les prendre. Chez Mme de La Ferronnays comme chez son mari, les préoccupations religieuses se mêlent à l’admiration que lui inspire l’Italie ; mais que ces préoccupations sont différentes ! Là où Albert voit un danger pour sa foi, Alexandrine voit un secours : pour l’un, l’Italie est une terre qui éloigne de Dieu ; pour l’autre, c’est un pays qui en rapproche.


« Et maintenant, après tant de douleurs, ma passion pour ce pays est toujours la même, ou plutôt plus forte, car à présent je sais pourquoi je l’aime ; je sais quelle est la source d’où ce délicieux parfum se répand sur l’Italie.

« Oh ! oui, j’aime et j’aimerai toujours ce pays, dont le peuple croit à une patrie éternelle, à des amis invisibles auxquels il parle dans ses joies et dans ses peines, — ce pays dont presque chaque ville voit son Dieu réellement présent exposé continuellement aux yeux d’une foule qui adore ! J’aime ce pays, qui a connu toutes les gloires et qui les a toutes rapportées à Dieu, ce pays, dont les habitans ont su atteindre la perfection du beau en toutes choses, et cependant connaissent moins que d’autres l’ambition et la fatuité !

« J’aime ce pays, où les âmes et les fleurs répandent plus de parfum qu’ailleurs, ce pays, qui vit naître saint François d’Assise et l’autre doux François, et tant d’autres saints et saintes au cœur brûlant, — ce pays, où toutes les fêtes sont religieuses, où l’on rencontre sur son chemin l’habit que portèrent saint Benoît, saint Dominique, saint François, saint Ignace et d’autres dont le nom est écrit avec les leurs au livre de vie, — ce pays, où tant de vies humbles et obscures s’achèvent au fond des villages, comme au fond des cloîtres, par une sainte mort…