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Œuvre est entièrement distribuée en ses moindres parties, terminée même avant que j’en aie écrit une seule note. »

Il est certain qu’un art ayant pour unique but l’imitation de la nature devait procéder de la sorte et s’interdire inexorablement l’accès de ces mille petits sentiers tout parfumés de roses et de mélodies où s’attarde si volontiers le compositeur malavisé qui se complaît aux beautés purement musicales. « On n’imagine pas, poursuit Gluck, à quel point les principes contraires peuvent nuire aux arts qui se proposent l’imitation de la nature. Faute de consentir à s’oublier, le poète fait des tirades, le peintre outre-passe la nature et devient faux, le comédien déclame, et le compositeur, voulant briller, ne réussit qu’à produire l’ennui. » Peindre une action, en préciser le moment, maintenir imperturbablement chacun de ses personnages dans la responsabilité de son caractère, rien en cela que de très favorable à l’intérêt dramatique, et, à tout prendre, de très compatible avec les droits de la musique. Il semble, à première vue, qu’il n’y ait de sacrifié que l’individualité du chanteur, et l’individualité du chanteur, représentée par les sopranistes et les soprani, avait dès cette époque tant exercé déjà de tyrannies qu’on ne saurait guère vraiment en déplorer la négation. « Musique, que veux-tu ? s’écriait alors Beccaria ; on paie les danseurs de corde pour exécuter des sauts de carpe, et les chanteurs pour imiter les danseurs de corde [1] ! » Donc plus de ces charlatans grotesques, de ces despotiques jongleurs du trille et de la roulade venant, à point nommé, débiter l’air de bravoure auquel inévitablement succédait, dans l’acte suivant, l’aria di grand’ espressione ; mais à la place de la prima donna, du primo uomo et du primo basso déguisant sur la ritournelle obligée leurs cadences stéréotypées, la superbe Clytemnestre, la tendre et sensible Iphigénie, le fougueux, le terrible Achille, exprimant leurs passions dans le plus beau langage musical.

Ici nous touchons au sublime du système et peut-être en même temps au point critique. Agamemnon apprenant que les dieux lui commandent d’Immoler sa fille, s’écrie dans Iphigénie :

Je n’obéirai point à cet ordre inhumain.

Il s’agissait de rendre musicalement tout ce que ces paroles contiennent de stupeur, d’émotion profonde et douloureuse et aussi de révolte contre l’aveugle arrêt du destin. Gluck fait répéter deux fois la phrase à son personnage : La première fois Agamemnon cherche il s’encourager ; il voudrait bien se déclarer, mais n’ose encore ; dès

  1. « Musica, che vuoi tu ? I ballerini dà corda si paganò perchè si facciau maraviglia, eppur a la massima parte de’ musici vuol fare da ballerini da corda ! »